Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/29

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l’objet de ma visite, me demanda de rechercher avec lui un expédient propre à mettre fin à ce regrettable conflit. Après un rapide examen il fut convenu que le général et Rechid-Pacha échangeraient deux lettres aux termes desquelles l’ambassadeur présenterait une liste nominative des personnes qu’il désirait soustraire à l’expulsion et qu’il en serait tenu compte. Il n’était mis intentionnellement aucune limite à cette liste, de façon qu’elle pouvait comprendre tous les grecs catholiques résidant à Constantinople, Les projets furent rédigés incontinent et je retournai à Pera pour en soumettre le texte à l’assentiment de l’ambassadeur qui l’approuva. Muni de cet accord, agréé de part et d’autre, je me rendis à la Porte où je devais rejoindre Rechid-Pacha. Je le trouvai en conférence avec un secrétaire de l’ambassade anglaise qui se retira à mon entrée. A mon extrême surprise, le ministre m’annonça que, après avoir conféré avec les autres membres du cabinet, il lui était impossible de donner suite à l’arrangement que nous avions élaboré ensemble dans la matinée. J’insistai vainement, la discussion se prolongea jusqu’à la nuit sans qu’il me fut donné de convertir mon interlocuteur. Qu’était-il donc survenu ? Le courrier de France, ai-je appris plus tard, arrivé dans la journée, avait apporté à lord Stratford une lettre particulière de lord Cowley, ambassadeur à Paris, lui annonçant que le général Baraguey d’Hilliers recevrait des instructions l’invitant à retirer sa demande. Le secrétaire anglais qui m’avait précédé chez Rechid-Pacha lui avait donné communication de ce message. On a vu plus haut que le gouvernement français munit en outre le général d’un commandement en l’invitant à rentrer en France pour l’exercer sans retard.

Il me sera permis d’ajouter que cet incident faillit se terminer pour moi d’une façon qui ne m’aurait pas laissé le loisir de le raconter. J’ai dit que la nuit était venue quand je quittai Rechid-Pacha à la Porte. Au moment où j’arrivais à l’entrée du pont jeté sur le port, qu’il me fallait franchir pour rentrer à l’ambassade, on venait de l’ouvrir pour donner passage aux navires entrant et sortant. Je dus, à cette heure sombre, prendre passage sur un léger caïque, après un violent démêlé avec des agens de police qui, ignorant ma qualité, voulaient me conduire à la place. Je ne pus me débarrasser de ces importuns que grâce à l’assurance avec laquelle je leur promis un sévère châtiment s’ils persistaient dans leur prétention. Je partis donc, mais le courant de la Mer-Noire, si rapide dans le port de Constantinople, nous jeta entre deux bâtimens ; ma frêle embarcation s’y trouva étroitement engagée ; et, sans les cris désespérés de mon unique batelier qui voyait mieux que moi le danger qui