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III

Les facteurs ethniques du caractère national ne sont ni les seuls ni les plus importans ; les facteurs sociaux, l’uniformité de l’instruction, de l’éducation, des croyances communes compensent et au-delà les diversités des familles ethniques [1]. Les Sardes méditerranéens n’ont pas d’affinité de race avec les Piémontais-Celtes, les Corses avec les Français, ce qui ne les empêche nullement de vivre en parfait accord. Les Polonais haïssent les Russes, malgré le sang slave qui leur est commun, et ils s’assimilent volontiers avec les Autrichiens. Les Alsaciens sont Français de cœur, malgré leurs traits germaniques. L’Irlande celtique n’aime pas l’Angleterre ; mais le pays de Galles, non moins celtique, est presque assimilé ; de même pour l’Ecosse, celte en très grande partie, et qui, cependant, ressemble si peu à sa vraie sœur, l’Irlande.

M. Gumplowicz, dans un livre bien connu, appelle l’histoire la « lutte des races » ; il a beau entendre par là non plus des races véritables, mais de simples groupes sociaux, sa théorie n’en est pas plus scientifique. Ne voir dans l’évolution des sociétés qu’un combat, c’est n’apercevoir qu’un aspect de la question, et le plus primitif, le plus voisin de l’animalité ; c’est retomber dans le domaine de la zoologie et de l’anthropologie au moment même où on semblait l’avoir dépassé. Jusque chez les races préhistoriques, le grand mobile du progrès social fut la production en vue de la consommation. Or, la coopération apparut bientôt aux hommes comme le moyen le plus fécond et le plus sûr de produire les choses utiles. La lutte n’était qu’un moyen secondaire et un pis aller. Aussi, dès les temps préhistoriques, outre les armes, dirigées d’abord exclusivement contre les animaux, nous rencontrons une foule d’ustensiles et d’instrumens pacifiques. M. de Mortillet a écrit tout un livre sur les outils préhistoriques de pêche ou de chasse pour montrer combien l’humanité naissante, malgré l’extrême lenteur de ses progrès, s’ingénia, à trouver des moyens de production, quels bienfaiteurs inconnus nous eûmes parmi nos ancêtres préhistoriques. La lecture de ce livre repose du roman de guerre perpétuelle et d’universel cannibalisme imaginé par les anthropologistes et par les sociologistes de leur école. On comprend que l’homme n’a pas été, dès le début et partout, la plus féroce des bêtes féroces, celle qui, — exception unique, — n’aurait été occupée qu’à exterminer et à dévorer ses semblables. A

  1. Voir M. G. Le Bon, les Lois psychologiques de la Vie des peuples. Paris, Alcan, 1894.