Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/638

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conjonction divine rassembla ces millions d’atomes sonores, ces innombrables soupirs envolés jadis des flûtes et des lyres de la Grèce et de l’Ausonie ; de nouveau toute la joie, toute la douleur humaine se cristallisa dans un chant ; la mélodie s’était réveillée, et ce fut la Renaissance de la musique.

Renaissance tardive comme tout grand événement de l’histoire musicale, mais qui remplit les XVIIe et XVIIIe siècles tout entiers. Oui, le véritable esprit de la Renaissance, l’esprit universel, curieux de toute science, épris de toute beauté, était en Marcello, ce musicien qui fut homme d’Etat, ce patricien qui fut poète. La préface qu’il écrivit en tête de ses Psaumes révèle une connaissance profonde et la plus fervente admiration de l’antiquité. Non seulement Cicéron, Aristote, Platon, « le philosophe divin », s’y trouvent cités à chaque page ; mais les principes mêmes de la musique antique y sont invoqués et remis en honneur. Partout Marcello s’attache à démontrer la supériorité de la mélodie sur l’harmonie. Pour lui la mélodie est la partie noble, la tête ou plutôt le cœur de la musique. Elle est l’agent par excellence de l’expression, la souveraine et la seule dispensatrice de l’émotion. C’est parce qu’elle était exclusivement mélodie, que la musique opérait des miracles chez les anciens et ne manquait jamais de produire son effet propre, lequel est d’émouvoir intérieurement : L’effetto suo proprio d’internamente commovere. — « C’est une grave erreur, ajoute Marcello, de croire que la simplicité de la musique antique fût une imperfection ; en cela consistait au contraire une de ses perfections éminentes. Il est vrai que depuis lors les sons et les voix (les parties) se sont multipliés ; d’où nos chants sont devenus sans doute, au regard des chants anciens, plus remplis d’élégance et de passion ; plus travaillés aussi, car de plus nombreuses pensées les composent ; plut » harmonieux, par la diversité des voix et l’enchaînement des dissonances avec les consonances ; plus bruyans, par le concert varié des instrumens qui les accompagnent. » — Mais tout ce que la musique est ainsi devenue, elle l’est devenue en vain, sans profit pour sa beauté ; et s’il arrive encore aujourd’hui que des chefs-d’œuvre se produisent, que l’âme, se sente profondément touchée, elle l’est toujours par la mélodie plutôt que par une polyphonie bruyante : piuttosto per opera della melodia, che dello strepitoso concerto. C’est pourquoi, s’étant proposé le sujet des Psaumes, qui réclame avant tout une forte expression des paroles et des sentimens, Marcello résolut, dit-il, d’écrire le plus souvent à deux voix seulement, afin que l’expression même fût par là plus efficace et plus heureuse.