Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/832

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première fois, j’ai eu grand’peur… » Puis elle racontait assez clairement ses essais infructueux, son succès final, et achevait sur le ton du triomphe : « Je parie qu’il n’y a pas aujourd’hui dans toute l’Amérique un garçon ou une fille qui fasse un lit mieux que moi ! »

Quelques-unes en restent là, d’autres s’élèvent au rang de missionnaire, de maîtresse d’école ou d’infirmière ; plusieurs jouent agréablement du piano, comme une petite Nez Percé qui, sans se faire prier, exécuta devant moi un morceau à quatre mains avec une de ses compagnes. Elles m’ont paru avoir du goût pour le dessin ; j’ai vu quelques croquis d’après nature où l’on pouvait relever des qualités de verve et de sincérité quasi japonaises. Une élite se prépare aux plus hautes études ; mais peu importe au capitaine Pratt que les élèves des deux sexes sortis de chez lui accomplissent ou non des prodiges ; ce qu’il veut c’est les faire entrer tous dans la civilisation américaine, fût-ce par une porte modeste, en gagnant leur vie au milieu des blancs et aux mêmes titres.

— Ils ne sont que 250000 Indiens en tout, me dit-il, et sur ce nombre, 35 000 seulement comptent pour l’avenir. Nous devons arracher ceux-là aux fatalités de la tribu, les jeter bien équipés dans le monde sans étiquette spéciale, empocher par tous les moyens possibles qu’ils ne retournent aux réserves. L’école de la réserve ne peut pas grand’chose pour des enfans qui continuent à subir l’influence du milieu. Ce qui manque aux Indiens, comme aux nègres, c’est moins encore la science que l’expérience ; il s’agit de leur apprendre à penser clairement et consécutivement ; leur jugement n’est pas formé, c’est tout naturel ; peu à peu, pendant une longue suite de générations, la race blanche a fait l’apprentissage de la pensée ; l’éducation de nos enfans a commencé bien avant leur naissance. Les Indiens, longuement mis au régime des blancs, ne vaudront ni mieux, ni moins qu’eux… le peu qui en survivra du moins, ajoute le capitaine Pratt.

— Mais, osai-je hasarder, chacun de vos élèves a une famille pourtant ; il faudra bien que tôt ou tard il aille la retrouver.

— Pourquoi ? Les missionnaires parlent ainsi au nom d’un prétendu devoir et font beaucoup de tort à la cause indienne. Il faut savoir quelle dégradation existe dans ces tribus dont on se plaît à idéaliser les mœurs, comme les hommes y reviennent vite « à la couverture », et combien les filles, persécutées par leurs propres mères, ont de peine à échapper à d’ignobles unions polygames ou autres. Les Indiens qui, sortis d’un collège quelconque, retournent à la réserve, deviennent les pires de tous ; ils ont été élevés, ils connaissent leurs droits, ils ont vite fait de prêcher la