Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/842

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privait du secours des religieuses dans les hôpitaux ! Il était si facile de les garder avec les nurses laïques ! Pourquoi ne pas travailler côte à côte ? Chez nous il en est ainsi quelquefois, et la tâche n’est que mieux faite.

Une très jolie Pensylvanienne, dont les cheveux bruns frisottés semblent soulever un tout petit bonnet de mousseline à la paysanne, me répond avec franchise, lorsque je lui demande indiscrètement si c’est une vocation qui l’a conduite à soigner les malades ou bien le désir de se créer une carrière :

— C’est l’un et l’autre.

Vraiment ceux d’entre nous qui ne comptent pas uniquement sur l’administration et sur l’assistance publique pour moraliser et secourir les déshérités d’ici-bas apprendront avec plaisir que la charité séculière peut être religieuse à ce point.

Devant les fondations charitables de Baltimore, j’ai senti partout la présence d’un élément de tendresse qui n’existe pas toujours, bien loin de là, dans l’âme américaine. La philanthropie du Sud n’est pas tout à fait celle du Nord ; elle m’a paru plus instinctive, plus chaude, plus colorée pour ainsi dire, et moins savante dans son organisation ; elle ne s’inspire point au même degré de la sociologie moderne ; ses bienfaits pleuvent indistinctement sur le juste et sur l’injuste, que d’ailleurs on aurait quelque peine à catégoriser, quand il s’agit de nègres par exemple. J’expliquerai mieux ce que je veux dire en donnant un aperçu de l’hôpital de la Charité à la Nouvelle-Orléans. Beaucoup plus ancien que celui de Baltimore, il a dû rendre bien des services dans ce climat longtemps meurtrier où sévissait la fièvre jaune, et avec quelle fureur ! Son premier bienfaiteur fut, en 1784, un pauvre marin français qui légua ses économies à la ville en reconnaissance des soins qu’il avait reçus, afin que d’autres fussent soulagés de même. Dès 1832, le misérable petit hôpital se transforma, grâce aux dons de citoyens riches, qui, avec l’aide de l’Etat, lui ont donné les proportions voulues pour loger à l’aise le contingent ordinaire de huit cents personnes, nombre qui est même susceptible de s’accroître. Là j’ai trouvé l’idéal de la tolérance : j’ai vu travailler de concert, comme on m’en avait avertie, les sœurs de Saint-Vincent de Paul et les nurses protestantes. Rien de plus touchant que cette association de l’expérience et de la science, formée, malgré les différences du dogme, par la religion de l’humanité. Les bonnes sœurs furent un peu émues d’abord lorsqu’on leur adjoignit ces alliées relativement mondaines : elles leur rendent justice maintenant, et la supérieure, l’une des plus aimablement autoritaires qui aient jamais coiffé la cornette blanche, est restée du consentement de