Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/320

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passion, comment dire ? une passion théologique, et c’est tout dire. Il y a beaucoup d’esprit théologique dans l’esprit métaphysique. L’homme qui a découvert une loi en cherche une autre ; l’homme qui a cru découvrir une cause est une espèce de dévot et de prêtre qui admire et adore cette cause d’autant plus qu’il s’y admire et s’y adore. Il est dans le secret d’une force du monde revêtue d’un caractère auguste et sacré, et il participe à ses mystères. Il devient irritable, intraitable et orgueilleux.

Ces défauts, qui du reste sont toujours à craindre avec les hommes, même avec ceux qui ne connaissent ni théologie, ni métaphysique, ni science, ont cependant quelque chance d’être moindres dans un esprit exclusivement scientifique. Ce serait déjà bonnes conditions de sagesse quand il n’y aurait que ceci que le pur homme de science vit constamment avec les faits et ne consent jamais à les perdre de vue. Le commerce des faits est excellent, parce que nous sommes des faits nous-mêmes, très contingens, très éphémères et très bornés, et que nous sommes évidemment destinés à vivre avec eux. C’est vivre conformément à notre nature que de disséquer des grenouilles et faire attention aux valves des pétoncles, qui, du reste, sont des chefs-d’œuvre que Bernard Palissy admirait. — Et puis l’homme qui collectionne des faits, qui fait des classifications et qui cherche des lois n’a jamais fini, et par conséquent n’arrive jamais ni à la contemplation extatique, ni au dogmatisme hautain et colérique. Les lois naturelles à découvrir et à vérifier, c’est, Dieu merci, le travail de Pénélope, lequel est le plus intelligent et le plus avisé qui ait jamais été, parce qu’il n’a pas de raison de finir. La nature à la fois se prête si largement et échappe si subtilement à nos recherches qu’une fois que nous avons établi patiemment une loi de certains faits, raisonnable, judicieuse et qui résiste, et subsiste, très bonne à garder par conséquent, de nouveaux faits se présentent qui la vérifient ; de nouveaux aussi, cherchés pour la vérifier, qui la démentent, la déforment au moins, et la gauchissent, nous forcent à l’élargir, à la redresser, bref à la changer. Ainsi de suite et ainsi toujours. C’est précisément cela qu’évite l’homme qui trouve une cause très générale expliquant tous les faits possibles, à l’avance, parce qu’elle les dépasse tous éternellement. Ce qu’il supprime, lui, c’est l’infini de la nature ; il passe d’un bond par-dessus. L’homme de science l’accepte. Il l’accepte parce qu’il est raisonnable de l’accepter, puisqu’il existe, puisqu’il est là ; aussi parce qu’un instinct secret l’avertit qu’à l’accepter il sera toujours ramené à l’étude, à la fréquentation quotidienne, au commerce continu des faits ; commerce infiniment salutaire à