Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/355

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payer, elles se font tirer l’oreille. » Jupiter l’invite à venir au ciel. « Nous lunchons à une heure et demie, n’oubliez pas. » Mercure, chargé de conduire Ixion, hèle un omnibus aérien : « Allons, l’Olympe ! une place sur l’impériale ! » Nous sommes au ciel et le repas s’achève. Junon demande à Vénus l’adresse de sa couturière et envoie un domestique « prévenir monsieur que le café est servi. » Neptune parle un langage nautique comme le héros de Black eyed Susan et ne va nulle part sans être accompagné d’un matelot anglais et d’un matelot français, qui sont eux-mêmes inséparables. Le Français, pur condescendance pour son ami, exécute le hornpipe, tandis que l’Anglais prouve ses sentimens pour la France en dansant le cancan. Quant à Apollon, il joue au naturel le rôle d’un soleil anglais : il ne se montre jamais ; il reste enfermé dans son bureau avec son secrétaire, le préposé de la Pluie et du Beau Temps, qui, comme tous les employés, griffonne des vers et des articles de journal sur du papier à en-tête administratif. Ajoutez une musiquette pillée çà et là, beaucoup de jolies femmes légèrement vêtues, notamment neuf Muses et trois Grâces dont le costume et la danse auraient fait mourir de chagrin l’auteur de l’Histriomastix. Ajoutez encore des allusions à tous les événemens du jour, à la victoire de Gladiateur, au Secret de lady Audley (alors dans toute sa vogue), à la vivisection, aux romans de Charles Kingsley (peut-être une réclame payée par le libraire), aux fontaines de Trafalgar Square, à la librairie circulante de Mudie et à mille autres choses qui, aujourd’hui, ont cessé non seulement d’être plaisantes mais d’être intelligibles.

Lire Ixion, comme je l’ai fait, trente-cinq ans après la première représentation, le lire au coin du feu, par une après-midi de brouillard, se frayer péniblement un chemin au milieu de ces allusions qui sont devenues des énigmes et de tous les décombres de ce feu d’artifice éteint, c’est une entreprise singulièrement mélancolique. Si l’on veut avoir une impression juste, il faut faire un effort, s’imaginer la petite salle du Royalty, le soir de la première, quinze cents spectateurs qui ont bien dîné et qui inclinent à une conception optimiste de la vie, l’odeur de la poudre de riz qui flotte dans l’air, les flonflons de l’orchestre, le ruissellement du gaz et de l’électricité qui fait étinceler les yeux, les diamans, la pâleur des épaules nues et la fine soie des maillots ; la surabondance de vie animale, de sensualité et de joie qui pétille partout à la manière d’un feu qui prend. Une débutante réservée à de meilleurs succès, Ada Cavendish, en Vénus, régalait de sa beauté les lorgnettes. Un autre « clou », ce fut, plus tard, l’apparition sur la scène d’un cadet de grande famille, l’ « honorable H.