Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/680

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Notre ignorance, en cette matière, va jusqu’à l’incroyable. Nulle part, dans les écoles françaises, l’ethnographie n’est enseignée ou même soupçonnée. Beaucoup de nos hommes politiques n’ont jamais voulu se rendre compte que les « provinces allemandes de l’Autriche » ne comprennent pas tout ce qui faisait partie de la Confédération germanique. La grande majorité des Français n’est pas plus avancée que Chateaubriand, qui, rendant visite, à Prague, à Charles X, exilé, voyait d’une fenêtre du Hradçany un passant en écouter un autre avec une extrême attention, et disait à son voisin : « Savez-vous à quoi pense cet homme ? Il attend le verbe. » Il eût été bien surpris d’apprendre que, selon toute probabilité, le trait portait à faux et que ces deux hommes parlaient une langue slave où le verbe ne « s’attend » pas. Des hommes d’État comme M. Thiers, comme Jules Ferry, n’ont jamais connu ni compris la question slave. Le grand public sait à peine distinguer la Bohême de la Hongrie, et n’a su montrer qu’une bienveillante surprise chaque fois que les Tchèques ont tenté de manifester leurs sympathies à notre endroit en nous envoyant une députation de leurs Sokols.

Il serait temps d’en finir avec cette routine. Depuis un siècle, les Français n’ont cessé de gaspiller leurs sympathies. L’Italie, la Pologne, la Hongrie, la Prusse elle-même, ont tour à tour excité notre enthousiasme. C’est hier seulement que nous avons renoncé à la légende du péril russe, si soigneusement entretenue par les Polonais et les Allemands, si docilement acceptée. M. Saint-René Taillandier lui-même, dans l’article que nous avons cité, ne faisait-il pas, en 1869, un crime impardonnable à Palacky d’être allé au congrès slave de Moscou ?

L’heure du désenchantement a sonné pour presque toutes nos illusions. C’est un commencement ; mais il ne suffit pas de reconnaître que notre amitié s’est égarée, il faudrait encore savoir la reporter sur ceux qui la méritent en effet. Et s’il est vrai que la communauté d’intérêts est le meilleur ciment de l’amitié des peuples, où est-elle plus évidente qu’entre Français et Slaves ? La poussée germanique les menace, les uns et les autres, de la même manière. A l’Ouest comme à l’Est, elle vise à les rejeter hors des grands courans européens, à reculer leur frontière politique et ethnographique, à faire prendre à l’Allemagne, sur l’axe central de l’Europe, une position dominatrice et inexpugnable. Voilà pourquoi la question est vitale, pour les Slaves comme pour nous. C’est là qu’est le fond de F « alliance russe », si mal comprise par tant de Français.

En tendant la main aux Tchèques, les Français feraient preuve