Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/805

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choses que les vieilles commères se racontent le soir, et ils appellent cette friandise l’Éternel féminin. Un peu de volupté et un peu d’ennui, voilà, jusqu’à présent, le meilleur de leur pensée. Ils s’intitulent volontiers des conciliateurs, mais ce sont des entremetteurs et des faussaires. J’ai voulu jeter mon filet dans leur mer, mais je n’en ai jamais tiré que la tête d’un vieux dieu. Ainsi la mer n’a donné qu’une pierre à l’affamé. Il se peut qu’eux-mêmes soient originaires de la mer. Sans doute on y pêche des perles, mais quand on y cherche une âme on n’y trouve que de l’écume salée. Ils ont aussi appris de la mer sa vanité. La mer n’est-elle pas le paon des paons ? Devant le plus hideux buffle, elle roule sa ceinture écumeuse, elle étale son éventail d’argent et de soie. En vérité, leur esprit est lui-même le paon des paons, une mer de vanité ; ils font la roue devant des buffles pourvu que ce soient des spectateurs ! » Nietzsche excelle dans la satire intellectuelle, qui fustige jusqu’au sang les travers de l’esprit. Mais, outrancier par nature, il force le trait et l’on sent chez lui plus de haine encore que d’indignation. Il atteint peut-être le modèle du genre dans sa satire des gens cultivés qui, n’étant rien par eux-mêmes, s’attifent des défroques du passé.

Je vous ai regardés, mes contemporains, ô hommes cultivés qui vous dites intellectuels. — J’ai dû rire ! Jamais mes yeux n’ont rien vu de plus drôle et de plus bizarre.

J’ai ri ; je ris encore : Voilà, m’écriai-je, la patrie des pots de couleur !

Le visage et les membres barbouillés de cinquante taches : ainsi je vous ai vus à mon grand étonnement, hommes du présent !

Et vous étiez entourés de cinquante miroirs, qui répétaient et flattaient vos jeux de couleurs.

En vérité, vous ne pourriez porter un masque plus carnavalesque que votre propre visage, ô gens du présent. Qui est-ce qui pourrait vous reconnaître ?

Vous êtes couverts des signes du passé ; et ces signes, vous les avez peinturlurés de nouveaux signes ; ah ! que vous êtes bien cachés contre tous les interprètes !

Sût-on sonder les reins, qui croira que vous en avez encore des reins ? Vous êtes pétris de couleurs cuites et d’étiquettes collées les unes contre les autres.

Tous les temps et tous les peuples me regardent à travers vos voiles ; toutes les mœurs et toutes les croyances parlent par vos gestes.

Si je vous arrachais vos voiles, vos chiffons, vos couleurs et vos gestes, il resterait de vous juste assez pour effrayer les oiseaux.

En vérité, moi-même, je suis un oiseau effarouché, depuis le jour où je vous ai aperçus nus et sans couleur ; je me suis envolé quand vos squelettes m’ont fait des gestes d’amour.

J’aimerais mieux être journalier dans le monde souterrain des ombres de jadis ! — les ombres ont plus de muscles et de sang que vous.

… Vous dites : Nous sommes entièrement réels, sans foi et sans superstition : ainsi vous vous vantez, — hélas ! hommes sans poitrine.