Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/218

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nous dit-il, de ce qui est l’aliment naturel de l’enfant, la poésie, les légendes, les contes de fée, et surnourri de polémique, de logique pure et d’analyse. Il n’était pas content de son lot : il y avait en lui des terres grasses où foisonnaient les épis et que fatiguait l’abondance de leurs moissons, et à deux pas de là des champs maigres, des steppes où rien ne poussait, pas même un salsifis sauvage ou une triste fleur de mouron. Ce jeune benthamiste se sentait à la fois très cultivé et très inculte, et c’était la contradiction dont il souffrait.

Il cherchait, lui aussi, sa synthèse et ne la trouvait pas. Il se disait avec inquiétude : « Je suis une machine à raisonner ; est-ce assez pour remplir une existence ? Suis-je à jamais privé de la faculté d’aimer et de m’émouvoir ? » — « C’était dans l’automne de 1826 ; insensible à toute jouissance comme à toute sensation agréable, j’étais dans cet état d’engourdissement nerveux que beaucoup d’hommes connaissent. Je m’interrogeai, je me dis : « Suppose que tous les objets que tu poursuis dans la vie viennent à se réaliser ; que tous les changemens dans les opinions et les institutions que tu souhaites puissent s’accomplir sur l’heure, en éprouverais-tu une grande joie, serais-tu heureux ? — Non, me répondit nettement une voix intérieure. Je me sentis défaillir, le charme qui me fascinait était rompu. » Comment est-il sorti de sa crise ? On s’attend peut-être qu’il rencontra une femme dont le sourire lit verdoyer ses champs maigres et fleurir ses solitudes grises. En vérité, il lui fallut moins que cela. Il découvrit un jour dans les Mémoires de Marmontel une page qui l’émut jusqu’aux larmes ; il ne pouvait plus s’imaginer que tout sentiment fût mort en lui ; il avait pleuré, il était sauvé. Les voies de la Providence sont mystérieuses : qui aurait pu penser que la prose de Marmontel eût le don d’opérer des miracles ?

Les esprits supérieurs et puissans ont souvent beaucoup de peine à accorder leur instrument, à trouver le secret de cette divine harmonie dont ils ne peuvent se passer. La nature a mis en eux des provisions de matière informe que ces bons ouvriers doivent au préalable façonner et travailler. Certains esprits médiocres, qui ont du goût pour la logique, se tirent plus aisément d’affaire. Le fabuliste n’a pas dit vrai, il y a des hommes chez qui c’est le fond qui manque le plus, et ils ne s’en portent pas plus mal. Quand on ne possède qu’une modique fortune ou une honnête aisance, on a bientôt fait de régler son budget, et il est plus facile de composer un air pour une petite flûte que pour un orchestre aux cent voix. Tel homme de génie passa dans son enfance pour un imbécile ; absorbé dans un travail intérieur, sa langue semblait nouée ; il lui a fallu plus de temps qu’à un autre pour se reconnaître, pour filtrer son eau trouble.

Il n’y a réussi peut-être qu’à moitié, et jusqu’à la fin il se battra