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que toujours elle combattait sans peut-être s’en rendre bien compte : elle ne cessait point d’éloigner l’enfant de son père. Et un jour vint enfin où Archie parla. Il avait alors sept ans, mais déjà sa curiosité et son intelligence étaient au-dessus de son âge. — Si c’était un péché de juger, comment son père se trouvait-il être un juge ? — Mrs Weir abonda en vagues lieux communs. — « Non, non, poursuivit l’enfant, c’est ce que je ne puis comprendre. Et je vais vous dire quoi, maman : je ne crois pas qu’il soit juste que vous et moi nous restions près de lui ! »

Archie avait une dizaine d’années quand il perdit sa mère. La pauvre femme mourut un soir d’automne, résignée et tendre comme toujours elle était. Son mari était absent. Lorsqu’il rentra, une parente éloignée, qui faisait fonction de gouvernante, Kirstie, courut au-devant de lui avec des flots de larmes.


— Le Seigneur ait pitié de vous, Hermiston ! gémissait-elle. Et misère à moi, pour ce que j’ai à vous annoncer !

Il arrêta son cheval, et considéra Kirstie avec son regard de pendeur.

— Les Français auraient-ils débarqué en Ecosse ? cria-t-il [1].

— Homme, homme, dit Kirstie, est-ce là à quoi vous devez penser ? Que le Seigneur vous prépare ! Que le Seigneur vous donne de la force et du courage !

— Quelqu’un serait-il mort ? demanda Sa Seigneurie. Serait-ce Archie ?

— Dieu merci, non ! fit la femme ; et dès ce moment elle prit un ton de voix plus naturel. Non, non, ce n’est point aussi mauvais que cela ! C’est la dame, milord ; elle vient de s’éteindre sous nos yeux. Un soupir, et c’était fini.

Lord Hermiston se tenait en selle, la considérant. Il y eut un moment de silence.

— Eh bien ! dit-il, voilà une chose bien soudaine ! Mais elle a toujours été un bien faible corps !

Et, éperonnant son cheval, il courut jusqu’à la maison.

La morte reposait sur son lit, vêtue déjà pour sa dernière promenade. Elle n’avait jamais été intéressante durant sa vie : dans la mort, elle n’avait rien d’impressionnant. Et son mari se tenait debout auprès d’elle, les mains croisées derrière son dos puissant.

— Elle et moi n’avons jamais été taillés l’un pour l’autre, observa-t-il enfin. C’était un mariage assez insensé. — Puis il ajouta, avec une douceur d’accent inaccoutumée : Pauvre créature !


Après la mort de sa mère, Archie resta seul, toujours éloigné de son père par le même sentiment de terreur et de répugnance. Les années passèrent ; mais l’influence des leçons maternelles ne fît que grandir en lui. Et un jour, ayant assisté à une séance du tribunal où son père lui apparut dans toute l’horreur de son rôle de bourreau, il sentit qu’il ne lui serait point possible de se contenir davantage. À deux reprises, saisi

  1. Stevenson a placé l’action de son roman au début du XIXe siècle.