Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/674

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c’est là une illusion : le génie et l’inspiration ne seraient rien sans l’art d’exécuter, or cet art, chacun l’apprend par une lente expérience, c’est-à-dire en amassant peu à peu un trésor de souvenirs. Se rappeler toujours qu’en employant tel procédé on a échoué, tel autre, on a réussi, voilà très certainement à quoi se ramène tout ce qui, dans un art, est métier et technique. Qui ne voit, du reste, le peu qui resterait du peintre le plus inspiré, s’il oubliait toutes les règles que l’expérience lui a apprises, s’il ne savait pas, presque mécaniquement, l’effet de telle tâche de couleur, de telle ligne ou de telle ombre. Quant à l’écrivain, il a d’abord, plus que le peintre ou le musicien, le devoir de penser, et nous avons vu que penser, avec pénétration, avec délicatesse, avec netteté, c’est toujours se souvenir vivement. Mais la forme même, le style, la langue, sont, avant tout, affaire de mémoire ; d’abord le mot, le mot juste, le mot frappant, le mot pittoresque, c’est de la mémoire (qu’il jaillit ; de plus, chaque mot est attaché à une multitude de souvenirs, d’images particulières, qui lui donnent son sens ; il est gros de notre expérience passée ; plus cette expérience sera riche et précise, plus nous emploierons le mot avec bonheur ; bref, c’est avec ses souvenirs crue l’écrivain écrit. — Dans la science, il est à peine besoin d’indiquer combien tout travail fécond est impossible sans une mémoire sûre ; combien il est nécessaire, par exemple, que le physicien et le naturaliste retiennent tous les détails de leurs observations et de leurs expériences ; combien le plus léger oubli risque de causer les plus graves erreurs ; combien d’hypothèses fausses ont été crues vraies parce qu’on oubliait trop facilement les cas « défavorables » ; et Bacon, entre autres, l’avait si bien senti, qu’un des conseils les plus essentiels qu’il donne aux savans est précisément de se défier de la mémoire, et de faire leurs expériences la plume à la main. — Il n’est pas jusqu’aux jeux austères ou frivoles, qui n’exigent des souvenirs nombreux et précis. M. Binet nous a appris que les joueurs d’échecs jouent surtout des coups connus d’avance et catalogués ; ils ramènent toute partie à des parties classées et classiques : c’est donc avec leur mémoire qu’ils jouent, autant qu’avec leur raison. Les joueurs de billard procèdent de la même façon : leur art consiste à ramener chaque coup qu’ils ont à jouer à des « carambolages » connus et familiers, voire même faciles, à des « séries » plus ou moins longues dont ils ont l’habitude, et qu’ils ont si bien gravées dans leur mémoire que chaque mouvement et chaque place des billes sont prévus avec une absolue rigueur. — On le voit, en tout, la valeur de nos pensées et de nos décisions dépend de la quantité et de la qualité de nos souvenirs.

Qui ne sait d’ailleurs, pour réussir dans une besogne, dans un