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demander sa main ? La chose, en tout cas, n’aurait pu avoir lieu qu’après son départ d’Amsterdam ; mais M. Meinsma ne la croit pas impossible. Plus d’une fois en effet, durant ses voyages à Amsterdam, le philosophe a eu l’occasion de voir la jeune savante et de s’entretenir longuement avec elle. Et rien n’empêche d’admettre que vers 1670, lorsque le testament de son ami de Vries lui eut constitué une rente, il ait songé à prendre pour compagne de sa vie la seule femme, à coup sûr, capable de s’intéresser à ses spéculations. Par malheur, au moment où l’idée a pu lui en venir, Clara-Maria van den Enden était déjà fiancée. Le 27 février 1671, dans la chapelle française des Carmélites d’Amsterdam, elle épousa un jeune médecin, Théodore Kerckering.

Une bonne fortune imprévue échut, la même année, au vieux van den Enden : il fut nommé médecin du roi Louis XIV. Mais, hélas ! mieux eût vain pour lui rester maître d’école en Hollande ! A Paris, où il se hâta de venir s’installer, aucune de ses belles espérances ne se trouva réalisée. Le roi ne parut pas même se souvenir de son existence, et le vieillard se vit forcé d’ouvrir à Picpus une école de latin pour gagner de quoi vivre. Il l’intitula pompeusement le Temple des Muses, mit tout en œuvre pour la faire connaître. Mais les élèves ne venaient toujours pas. C’est alors qu’avec quelques gentilshommes français il forma le projet d’une grande conspiration ; il s’agissait d’organiser une émeute en Normandie, et d’ouvrir à la flotte hollandaise le port de Quillebœuf [1].

Le 17 septembre 1674, van den Enden, rentrant chez lui de Bruxelles, où il était allé régler, avec des émissaires hollandais, les derniers détails du complot, apprit par sa fille que ses complices étaient arrêtés. Le lendemain matin de bonne heure, le vieillard alla entendre la messe chez les Pères de Saint-Lazare ; puis, ayant dit adieu à sa femme, il reprit le chemin de Bruxelles. Mais un de ses élèves, nommé Ducaux, l’avait dénoncé. Arrêté au Bourget, il fut conduit à la Bastille, condamné à mort et pendu. Ainsi périt, le 27 novembre 1674, à soixante-quatorze ans, le seul véritable maître de Benoît de Spinoza.


T. DE WYZEWA.

  1. Sur les détails de cette conspiration, voyez l’ouvrage de P. Clément : Trois Drames historiques.