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quelques-unes de ses grandes compositions musicales, notamment la Symphonie avec chœurs dont, grâce à cette préparation, il put un jour, à l’improviste, diriger à Dresde une exécution. Cependant il resta quelque temps avant d’être fixé sur sa vocation. Ses goûts le portant aussi bien vers la littérature que vers la musique, il avait hésité entre elles jusqu’à ce que, se rendant mieux compte de ses aptitudes, il résolut de se consacrer à toutes deux et de les associer dans ses œuvres. Après s’être appliqué à l’étude du contrepoint, il avait composé une symphonie qui fut jouée à Leipzig, mais sans beaucoup de succès. Lui-même, du reste, reconnaissait que les chefs-d’œuvre produits en ce genre par ses prédécesseurs, ne lui laissaient que peu de chance d’y réussir. Il n’est pas de forme musicale, en effet, qui exige plus d’invention, et Berlioz, qui l’avait éprouvé à ses dépens, était mieux que personne fondé à dire : « Il faut des idées pour écrire de la musique pure, sans paroles pour suggérer des semblans de phrases, des lieux communs mélodiques ; sans aucun accessoire pour amuser les yeux de l’auditeur. »

L’opéra offrait un terrain bien autrement propice au musicien-poète, puisque là, ses instincts littéraires lui venant en aide, il sentait qu’il pourrait disposer de toutes les ressources de l’art dramatique associées à toutes les formes musicales, depuis la déclamation rythmée du récitatif jusqu’à l’ouverture, qui n’est qu’une symphonie abrégée. Ainsi qu’il l’écrivait lui-même, il rêvait un accord plus intime entre le livret et la partition. La musique avait jusque-là, suivant lui, tenu un rôle trop important ; au lieu d’être un moyen, elle était devenue la fin, tandis que le drame qui devrait être le principal n’occupait plus qu’une place secondaire.

Il s’agissait de lui rendre sa prééminence et de renforcer l’impression à produire sur le spectateur par une fusion plus parfaite de tous les élémens qui concourent à la représentation théâtrale. Dans l’accomplissement de cette tâche, Wagner, il faut le reconnaître, a été servi par cette science merveilleuse de l’orchestration dont, mieux encore que Berlioz, il a su jouer en virtuose. Alors qu’autrefois les instrumens à cordes constituaient le fonds ordinaire de l’orchestre, il a étendu et varié à l’infini les ressources de cet orchestre, tirant un parti imprévu de la diversité des instrumens à vent, associant habilement leurs timbres pour obtenir des sonorités tour à tour âpres, rauques et sauvages, ou bien légères, caressantes et cristallines. L’originalité et la liberté extrême de ces combinaisons forment, à tout prendre, un des principaux mérites du maître, et s’il avait possédé, au même degré, l’invention des motifs et la science de leur développement thématique, nul doute qu’il n’eût aussi excellé dans la