Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/474

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avec la niaiserie. Mais le mélange de l’ironie avec la sentimentalité, c’est là ce composé d’une saveur étrange, étrangement amère. Telle est la note qui appartient en propre à Henri Heine. Si l’on y veut songer, on verra qu’avant lui rien de pareil ne s’était rencontré dans notre littérature. Ce ne sont pas là les ardeurs inassouvies et ce n’est pas la rhétorique du romantisme. Ni la méditation toute religieuse de Lamartine, ni l’inspiration robuste de Victor Hugo, ni le pessimisme philosophique de Vigny, ni les alternatives de désespoir et de légèreté insoucieuse de Musset, ni davantage la pleurnicherie des élégiaques, ne nous offraient aucun mélange analogue. Mais au contraire nous retrouverons l’écho de cette tristesse ironique chez ceux de nos écrivains qui ont été les amis, les lecteurs ou les traducteurs de Heine. On en citerait des exemples frappans chez Théophile Gautier, chez Banville, surtout chez Gérard de Nerval mieux préparé par ses propres dispositions à subir la contagion. C’est un des élémens qui ont imprimé à la poésie de Baudelaire son caractère voluptueux et maladif ; de l’imitation de Baudelaire toute une école est sortie qui s’est continuée, de décadence en décadence, jusqu’aux représentans du récent décadentisme. La formule une fois trouvée ne pouvait manquer d’entrer dans le domaine commun ; nous la voyons autour de nous utiliser en guise de procédé commode par les plus minces de nos chroniqueurs. Nous n’avons garde de rendre Henri Heine responsable des imitations maladroites et des parodies qu’on a faites de sa manière ; encore est-il juste de voir dans l’espèce particulière de sa sensibilité un principe qui, introduit dans notre littérature, s’y est épanoui en une floraison d’un charme séduisant et morbide.


RENE DOUMIC.