Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/495

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comme le devait faire Louis XV. Mais au fur et à mesure que s’amortissait le feu des passions, un autre sentiment se développait en lui : l’amour des siens, cette transformation sublime de la personnalité et cette consolation de la seconde moitié de la vie. Or, suivant l’énergique expression de Mme de Maintenon, « il n’avait pas grand ragoût autour de lui. » Monseigneur n’était rien, et cet être épais et vulgaire ne lui offrait aucune ressource de tendresse. Il n’avait point de fille légitime, et quelque scandaleuse fortune qu’il eût assurée à ses bâtardes, il est impossible qu’entre elles et lui ne subsistât pas une certaine gêne résultant de leur origine et de l’inégalité des rangs. Il avait bien pu les traiter en filles. Elles ne pouvaient pas le traiter en père. D’ailleurs il avait eu, de ce côté aussi, quelques déceptions et quelques chagrins. La duchesse de Chartres était insignifiante et nulle. La princesse de Conti avait hérité toute la grâce de Mlle de La Vallière, mais, récemment, une correspondance avait été surprise où elle tournait en ridicule les amours du Roi et de Mme de Maintenon. La duchesse de Bourbon était spirituelle, comme Mme de Montespan, mais son esprit mordant la faisait redouter de tout le monde. Donc, de ce côté nulle douceur pour lui, et rien qui pût lui faire connaître, dans toute sa force et sa pureté, « cette passion à cheveux blancs qui s’appelle la paternité. » C’est à cet âge un peu mélancolique où la maturité se change en vieillesse, où, la vie se détachant de vous, il faut savoir se détacher de la vie, qu’il voyait inopinément entrer dans son existence une enfant douée de toutes les grâces, qui allait devenir sienne en perpétuant sa race, et qui semblait n’avoir qu’une pensée, celle de lui complaire. L’égoïsme, la sensibilité, l’orgueil, tous les sentimens dont, à dose inégale, se composait sa nature, y trouvaient donc leur compte, et il n’est pas étonnant que l’enfant ait fait la conquête du vieillard.

A quel degré cette conquête fut rapide, la simple lecture du Journal de Dangeau ou de Sourches suffit à nous le montrer. On y voit que la vie de la Cour, devenue un peu morne, depuis quelques années, tourne tout entière autour de cette enfant de onze ans. Versailles, Marly, Meudon se raniment et se réveillent tour à tour. Ce ne sont que parties et divertissemens pour lui en faire les honneurs. Le premier dimanche qui suivit son arrivée, c’est-à-dire le 11 novembre, le Roi la mena promener à pied dans les jardins de Versailles. « Il faisait suivre, dit Dangeau, les petits chariots, où il montait de temps à autre avec elle. Il