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LE DÉSASTRE.

son arrivée à Saint-Cloud, sa présentation à Leurs Majestés. Des détails lui revenaient : les propos du repas, le peu d’appétit de l’Empereur (il avait à peine touché aux mets servis par ses pages), la vivacité avec laquelle l’Impératrice s’était levée de table. Une jolie et flatteuse impression, ce dîner ; il en garderait toute sa vie le souvenir. Content, en somme, de n’y avoir pas fait mauvaise figure, avec ses galons, sa croix d’officier, son air jeune.

Il se sentait attiré, plus particulièrement, vers la personne de l’Empereur. L’Impératrice l’avait fasciné ; mais elle demeurait la souveraine, un être hors race, où la femme disparaissait dans la splendeur du rang. L’Empereur lui apparaissait plus humain. Il eût voulu prévenir un de ses ordres, le secourir dans le danger. Le beau nom de Napoléon avait exercé, sur son enfance, un pouvoir irrésistible, et derrière le César d’aujourd’hui, il apercevait le profil lauré de l’autre. Dominant un prodigieux fracas de batailles, l’Ombre épique surgissait. Et c’étaient une curée de royaumes, des champs pleins de cris et de fumée, Iéna, Austerlitz, Marengo, l’encens des Te Deum, la pourpre, les abeilles d’or, — puis la retraite blanche de Russie, l’île d’Elbe, le ressaut de l’Aigle volant de clochers en clochers jusque sur les tours de Notre-Dame, et pour finir, le plus tragique écroulement qui fût au monde… Waterloo, Sainte-Hélène, ces mots à prolongement infini, vibrèrent un moment dans son âme ; et malgré la chaude et lumineuse atmosphère, au milieu des femmes en toilette, des uniformes chamarrés, devant la nuit de fleurs et d’étoiles, la même singulière tristesse le pénétrait.

Mais un brouhaha discret le tira de ses réflexions. L’Impératrice traversait les salons. Il l’aperçut, escortée du Prince impérial et suivie du service, entre une triple haie de saluts plongeans. Au premier rang, Mme de Limai et Mme d’Avilar figeaient un sourire de cour. Jaillant et Chenot, bombant le torse, se donnaient l’air fervent de dévots à la grand’messe. Manhers souriait laidement, et le gros et joufflu M. Chartrain, désolé d’être masqué par le banquier, se haussait sur la pointe des pieds.

Du Breuil, de l’embrasure de sa fenêtre, derrière des habits et des épaules nues, regarda longuement l’Impératrice. Grande, elle était dans tout l’éclat de sa maturité. Le charme de sa beauté blonde avait quelque chose de despotique. Ses yeux d’une splendeur glaciale brillaient d’orgueil et de volonté. La fièvre de ses pensées donnait à son teint, plus animé que de coutume, une