Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/269

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
263
LE DÉSASTRE.

Ils arrivèrent à la route. La confusion était inexprimable. Dans un concert de cris, de lamentations, d’injures, un fleuve de fuyards, de cantines et de fourgons roulait à pleins bords. Pêle-mêle, des infirmiers avec des brancards, des blessés juchés sur des cacolets et des voitures sanitaires, des habitans de Styring, fous de terreur. Partout sur la chaussée, sur les talus, des soldats débandés, des vieillards, des femmes avec des enfans pendus à leurs jupes. Quelques paysans emportaient une paillasse sur leur tête, traînaient un agneau, un veau, effarés du tumulte. Des convois d’artillerie et de munitions, des détachemens allant prendre part au combat, essayaient de remonter le courant. Dominant le brouhaha de la déroute de son tumulte continu, la bataille grondait toujours. Elle devait être dans son plein vers Styring. Les détonations se succédaient sans intervalle. Mais comment traverser la route ? — Soudain un peloton de cavalerie balaya le côté droit. C’était l’escorte du général Frossard. Du Breuil profita du passage pour se faufiler, gagner l’autre côté où s’amorçait le chemin de Styring-Wendel. Seul, en avant de son état-major, le général s’avançait au pas d’un grand pur-sang bai. Il semblait ne rien voir, en proie au destin. Ses officiers derrière lui, noirs de poussière et de sueur, talonnaient en silence leurs chevaux éreintés. À hauteur du chemin de Styring, le général, indécis, s’arrêta. Il embrassa du regard le vallon, les bois, les hautes cheminées des forges, visibles à travers la fumée. Ses yeux tombèrent un moment sur Du Breuil, sans le reconnaître, sans même l’apercevoir peut-être. Et du même pas somnambulique, il repartit, traînant derrière lui son cortège muet.

— Laisné ! cria Du Breuil.

Le commandant passait à côté de lui. Il tourna la tête, fit demi-tour et, franchissant d’un saut le talus de la route, vint se ranger près de la carriole sur le chemin de terre. Tout allait mal, l’ennemi recevait constamment des renforts. Notre division de réserve était engagée. Et l’on perdait du terrain. Et le 3e corps n’arrivait pas…

— Qu’est-ce qu’ils peuvent f… !

Laisné étouffa un juron. Sa jument grattait le sol avec rage, tirait à pleins bras pour repartir. Mais la route était redevenue torrent. Il fit un geste d’adieu, disparut au galop, longeant le fossé.

« Hue ! Poulot ! » La carriole démarra. Au bout de cent mètres, impossible d’aller plus loin. Le chemin suivait la lisière d’un bois.