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LE DÉSASTRE.

celles rouges voletèrent sur le tapis. Elle mit le pied dessus. Le pointillé de sa chair parut, sous le bas blanc à jour. Elle dispersa de la pointe de son petit soulier les cendres… Et ce fut comme s’ils avaient brûlé leur amour.

Ils se regardaient maintenant fixement, avec une gravité presque dure, devenus, on eût dit, soudain étrangers. À leur silence se mêlait une angoisse, et le balancier de la pendule de saxe, de son tic tac grêle, prolongeait la fuite irréparable de la vie, semblait dire le mot : Pas-sé ! Pas-sé ! Pas-sé !

— Adieu donc, reprit Du Breuil.

Elle répéta :

— Adieu.

Ils essayaient de se sourire, de ce pâle sourire avec lequel on trompe les malades. Il rouvrit les bras, elle se jeta contre lui. Il la tenait toute, plongeant ses lèvres dans ses cheveux. Ce fut elle, la première, qui le repoussa doucement. Elle avait une expression de souffrance. Mais, comme il lui serrait les mains, peu à peu ses traits se détendirent. Son beau regard prit une vaillance virile :

— Dieu vous protège, dit-elle.

On entendit un petit bruit de chose légère qui tombe et se casse. Du Breuil, en frôlant un guéridon, venait de renverser une coupe de bijoux. Le bracelet d’opales était par terre.

— Ah ! fit-elle saisie.

Il se précipita pour le ramasser. Une des pierres laiteuses, au choc, s’était détachée de la monture.

— Elle est brisée, dit-il. Suis-je maladroit ! Il ajouta, sans savoir à quel mobile il obéissait :

— Cette opale ne vous servira plus. Donnez-la-moi, en souvenir de cette minute. Elle ne me quittera jamais.

Elle dit vivement :

— Vous savez bien que l’opale porte malheur.

Il répondit : — Bonheur, au contraire ! avec une ardeur qui le surprit lui-même. Et il ajouta :

— Je vous en prie.

Elle consentit.

Leurs adieux furent gênés, sortilège de la pierrerie ? ou plutôt le sentiment de ce qu’ils avaient voulu dire, de ce qu’ils n’avaient pas dit. ne diraient jamais. Cependant leurs mains jointes, une dernière fois, ne parvenaient pas à se séparer.

— Adieu, fit brusquement Mme de Guïonic.