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de Hoche, à Naples, au temps de Championnet, la croisade exaltée d’un peuple qui croit posséder la recette du bonheur et va propager parmi les nations la justice et la fraternité ; maintenant, c’est la carrière glorieuse et fructueuse d’une race d’hommes qui se croit supérieure aux autres par ses institutions et sa révolution ; guerre faite aux États pour s’agrandir et s’enrichir à leurs dépens, pour gouverner les peuples, les régénérer en les soumettant, dans leur intérêt même et pour leur plus grand bien. Après tant de Romains de théâtre, on voit ici apparaître les vrais républicains de Rome, conquérans et régens de l’univers. On avait eu les armées purement patriotes, puis les armées généreuses ; on aura désormais les armées fières et magnanimes, mais surtout fières.

Et ces armées conquérantes vont trouver dans les conditions mêmes créées par la Révolution en France le recrutement qui leur convient. Les fils de paysans, enlevés par la réquisition, trouveraient, en rentrant chez eux, la maison occupée par le frère dispensé du service, les filles mariées ; ils restent au régiment et tachent de gagner des grades. Le petit peuple des villes, faute d’industrie et de commerce, n’a pas d’autre avenir que la guerre, et cet avenir est le seul qui convienne aux habitudes de licence, aux rêves ambitieux, aux besoins d’émotions violentes que la Révolution a développés. Ajoutez les fils de petits bourgeois, ceux surtout des petits nobles campagnards qui ont échappé aux proscriptions. L’armée avait été leur refuge pendant la Terreur ; elle devient leur seul moyen d’exister, de se refaire une fortune. Les écoles étant fermées, les églises supprimées, cette jeunesse n’a ni principes religieux, ni principes civiques, rien qu’un germe de culture classique, semé par le prêtre marié, réduit à la famine, enseignant, pour ne pas mendier : quelques vers de Virgile et quelques lectures de Plutarque. Tout dans cette jeunesse est tourné au plaisir, à la gloire, à l’honneur, au jeu de la vie et de la mort, à la grande aventure qui se rompt par un coup de foudre ou se dénoue dans l’opulence, avec les dignités, les titres, les couronnes même. Ils sont affamés, oisifs, inquiets, héroïques et comme travaillés par un excès de sang. C’est cette troupe turbulente et guerrière, abandonnée à la main qui la dirige, qui fait le destin de l’Europe. La vieille Europe sera leur colonie.

Ce n’est pas qu’ils renoncent à voir la fin de la guerre, et ne se bercent, ainsi que tous les Français, d’un rêve confus d’utopie ; mais ils conçoivent la république comme un d’Artagnan, sous