Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 145.djvu/159

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Chacun ensuite rentra chez soi, et la guerre de mines commença entre la rue Chantereine et le Luxembourg. Moulin ne comprenait rien, Gohier se méfiait de tout, Roger Ducos se réservait, Sieyès attendait Bonaparte, Bonaparte attendait Sieyès, et Barras guettait, cherchant à qui se vendre, prêt à recevoir le premier qui frapperait à sa porte, à suivre tout passant qui lui ferait un signe. Bonaparte interrogeait, observait, ménageait tout le monde. Il sentait s’élever autour de lui cette popularité qui lui avait manqué en 1797, après Campo-Formio, et qui permet de tout oser, parce qu’on est sûr que le succès justifiera tout ; tout, sauf un coup de main purement militaire, une brutale révolution de caserne.

Il convient que les formes soient respectées ; que l’on suive les précédens et que le peuple voie la Révolution se finir comme elle a commencé. Depuis le commencement de la Révolution, la force, populaire ou militaire, a décidé de toutes les crises ; mais ceux qui l’ont mise en mouvement se sont toujours réclamés du salut public ; leur objet a toujours été de commander, par la peur, aux assemblées investies, envahies, un décret motivé sur la raison d’État ; le pouvoir qui est sorti de l’œuvre de force a toujours été un pouvoir civil. Ce sont toujours les mêmes Français, élèves et continuateurs des Romains. César était magistrat et pontife, en même temps qu’il commandait les armées, et sa magistrature primait son commandement. Le roi de France faisait et défaisait la loi, mais il le faisait par son parlement, qu’il contraignait en forme solennelle, dans ses lits de justice. La République ne pouvait être tuée que juridiquement. Ni le peuple, ni l’armée ne se seraient prêtés à une expulsion cynique des députés, à une usurpation militaire. Il fallait que la nouvelle révolution parût une réforme et parût ordonnée aux Conseils par la voix publique. Il fallait que le dictateur parût délégué en quelque sorte par l’opinion et reçût son investiture du Corps législatif. L’armée ne devait figurer que pour porter les ordres du peuple et les faire exécuter. Bonaparte le savait ; c’était non seulement une nécessité, dans l’état des mœurs publiques, c’était son intérêt propre d’arriver au pouvoir par un coup d’Etat parlementaire, et d’arriver au pouvoir civil.

Il a pour lui la masse qui, depuis 1789, a tout porté dans la Révolution, oscillant de droite à gauche, mais allant toujours, d’instinct, au plus urgent, simplifiant toutes les idées et rompant