Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 145.djvu/161

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du pouvoir, ils sont aptes à l’exercer ; ils subiront Bonaparte, ils le seconderont même, pourvu qu’il leur garantisse l’essentiel de la Révolution, la liberté civile, et leur donne dans l’Etat des places de sûreté contre leurs adversaires. S’il faut un militaire, ils préfèrent celui-là. De tous, c’est le plus civil, disait Cabanis.

Dans l’armée, Bonaparte trouve des compétiteurs et des jaloux ; mais la masse, ici encore, est avec lui et le suivra aveuglément. Il fait travailler les incertains ; il leur fait entrevoir, dans son consulat futur, la ruine des ennemis de l’armée, commissaires, avocats, agioteurs ; l’avancement, les grades ; la république glorifiée dans ceux qui l’ont si brillamment servie et l’ont tant de fois sauvée. Sur trois régimens de cavalerie, deux viennent de l’armée d’Italie, et sont sûrs. Leclerc, Lannes, Murat, Marmont, Eugène de Beauharnais se chargent d’endoctriner et d’embaucher les officiers et les soldats de la garnison. Les chefs qui font de la politique sont plus difficiles à séduire ; les uns, comme Jourdan et Dubois-Crancé, semblent irréductibles : ils ont des convictions. Il faudra se passer d’eux et les neutraliser. Augereau sera toujours docile au succès, étant, par-dessus tout, homme de bataille ; Lefebvre sera gagné par une embrassade ; Moreau, hésitant et cauteleux, ne se donnera pas, mais se laissera compromettre ; Macdonald se livre. Reste Bernadotte, qui convoite le rôle, et qui ne peut le remplir. Il se réservera, successeur toujours inquiet, toujours disponible, de Bonaparte au consulat, à la couronne. Ces prétendans se détestent d’ailleurs entre eux, et Bonaparte les dominera tous en prenant le pouvoir civil. C’est ce pouvoir seul qu’il affecte d’ambitionner, à tel point que Moreau s’imagine que, dans le consulat, Bonaparte aura l’Etat, où il s’usera comme ont fait les Directeurs, et, lui, Moreau, aura les armées, c’est-à-dire la force effective et la gloire.

C’est encore par le pouvoir civil que Bonaparte ralliera et qu’il s’associera, sans se l’affectionner jamais, un autre groupe d’opposans plus perspicaces, plus redoutables que les militaires parce qu’ils sont sceptiques et rétifs à tout enthousiasme, mais moins dangereux que les jacobins, parce qu’ils sont intéressés, sans fanatisme, qu’ils tiennent à la vie, à la fortune, qu’ils désirent les emplois et qu’ils voudront les garder. Ce sont les hommes, à coup sûr, les plus habiles de la République, ceux qui ont travaillé aux grandes lois, préparé les grandes réformes, apporté dans les votes décisifs l’appoint indispensable à la majorité. C’est