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peuple souverain et sortaient en maîtresses de l’Assemblée décapitée.

Les Anciens étaient troublés ; Bonaparte se sentit mal à l’aise, embarrassé de parler dans une assemblée, encore que soumise et silencieuse. Il eut, paraît-il, quelque peine à retrouver et à prononcer la phrase qu’il avait préparée : « Nous voulons la République, fondée sur la vraie liberté, sur la liberté civile, sur la représentation nationale, nous l’aurons, je le jure ! » L’escorte répéta le serment ; Garai voulut faire observer que ces guerriers ne s’engageaient à rien sur l’article de la Constitution. Le Président lui coupa la parole : après le décret de translation, toute délibération était interdite, et la séance fut levée, aux cris de : Vive la République ! Vive la Constitution !

En sortant de la salle, Bonaparte trouva sur son chemin le messager de Barras, Bottot, qu’il connaissait bien depuis qu’il l’avait reçu en Italie. Bottot, à voix basse, exposa l’objet de ses démarches, et Bonaparte y répondit, très haut, par cette fameuse apostrophe que Rœderer et Arnault notèrent et reproduisirent le lendemain dans les journaux, auxquels elle était d’ailleurs destinée : « Qu’avez-vous fait de cette France que j’ai rendue si brillante ? Je vous ai laissé des victoires, j’ai retrouvé des revers ; je vous ai laissé les millions de l’Italie, j’ai retrouvé des lois spoliatrices, et partout la misère. Que sont devenus cent mille hommes qui ont disparu du sol français ? Ils sont morts… Nous voulons la République assise sur les bases de l’égalité, de la morale, de la liberté civile et de la tolérance politique… Nous ne voulons pas des gens qui se prétendent plus patriotes que ceux qui se sont fait mutiler pour le service de la République. » Bottot, atterré, baissa la tête, et comprit que son patron avait sagement fait de quitter la partie.

Bonaparte alla passer la revue. Le temps était clair, le soleil lumineux dans le ciel d’automne. Bonaparte harangua les troupiers : « Vos compagnons d’armes, qui sont aux frontières, sont dénués des choses les plus nécessaires. Le peuple est malheureux. J’espère sous peu vous conduire encore à la victoire. Mais auparavant, il faut mettre les factieux dans l’impuissance. » Les grilles du jardin étaient fermées ; les passans, assez rares, entendaient les acclamations, s’arrêtaient, s’informaient. Des crieurs vendaient une brochure : c’était un dialogue entre un Ancien et un Cinq cents, que Rœderer avait rédigé. Il rassurait les Parisiens : — le