Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 146.djvu/235

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


belle souvent de sonorité, devenait belle de silence. Mais bientôt la vie se réveillait en elle. Alors, ébranlée de la base jusqu’au faîte, elle semblait s’élargir pour enfermer sans se rompre la symphonie qui remplissait tout entière. Un des finales prodigieux : celui de la symphonie en ut mineur, celui de la symphonie en la, se déchaînait en ouragan d’allégresse. Partout une immense joie se répandait, et c’était cette joie, inconnue ailleurs, « qui n’entre pas dans le cœur comme dans un vaisseau plus vaste qu’elle, mais qui, plus grande que le cœur, l’inonde, le pénètre et l’enlève à lui-même [1]. » Désormais nous n’étions plus en dehors, mais au centre, au cœur même, vibrant et vivant, de la symphonie, et de l’œuvre de beauté qui naissait, grandissait autour de nous, nous ne nous sentions plus seulement témoins, mais collaborateurs et divinement complices.

« Il y a un lieu au monde, a dit Renan de l’Acropole, où la perfection existe ; il n’y en a pas deux. » Renan se trompait alors. Il y en avait deux : la salle du Conservatoire était le second. Il n’y en a plus qu’un aujourd’hui. Et tandis que, sur le rocher de Minerve, l’idéal, « cristallisé en marbre pentélique », ne périra pas tout entier, il ne reste rien, pas même un écho, pas même un soupir, de l’idéal sonore qui n’était qu’un souffle, un frisson, mais sacré, dont nous ne frissonnerons plus.

Camille Bellaigue.



  1. Bossuet.