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LE PEINTRE DE L’ENGADINE

GIOVANNI SEGANTINI


Que devient la peinture en Italie ? Lorsque au moment du risorgimento, la nation italienne, comme la Beauté endormie, décrite dans les contes de fées, se réveilla à l’appel d’un prince galant homme, on vit s’éveiller en même temps qu’elle les serviteurs qu’avait jetés dans le même sommeil, il y a des siècles, un même enchantement. Ceux qui se trouvèrent les premiers debout furent les orateurs. Ils se mirent à parler, ils parlent encore ; puis les capitaines ; puis, chose tout à fait imprévue, les anthropologues, les philologues et les criminalistes. S’éveillèrent aussi les musiciens qui, d’ailleurs, ne s’étaient jamais bien endormis et avaient continué de faire entendre, dans le silence et la solitude intellectuelle du château dormant, leurs hautbois, leurs violes et leurs flûtes. Puis les architectes, qui eussent mieux fait peut-être de sommeiller encore… Les financiers, que sir Edward Burne-Jones a peints dans sa Briar Rose, la main sur leur sacoche entr’ouverte, se sont levés aussi et sont allés porter aux paysans d’ingénieux systèmes de banques populaires. Les conteurs furent plus lents à se reprendre. On les lit maintenant, et les vierges de leurs romans ont passé les rochers des Alpes. — Mais les peintres ?… De quel lourd sommeil, sans rêves, se sont donc endormis les maîtres du XVIe siècle pour que, dans cet universel réveil de la pensée et de la vie transalpines, aucun n’ait repris l’œuvre interrompue ? Quels liserons, quels volubilis, quelles cymbalaires, quelles églantines perverses ont grimpé et tiennent prisonniers le doigt et le pinceau ? Ou bien, parce qu’ils furent les derniers grands serviteurs de l’Italie à s’endormir, doivent-ils être plus que d’autres paresseux à se lever ?