Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 146.djvu/369

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à la fresco smeraldo a l’ora che si fiacca, de Dante, les lacs de Sils, de Silvaplana, de Campfer et de Saint-Moritz, miroirs admirables et purs où toute la Nature se penche et se mire ardemment, comme des yeux qui aiment se reflétant dans des yeux aimés. Sur les pentes se dressent, myriades par myriades, les fantomales armées du pin d’Arolle. Au gré des sentiers à peine visibles parmi les pierres, s’en vont les tardi aselli que chantait Virgile, cliquetans de boîtes à lait. Dans tout son cercle, l’horizon est borné par des glaciers immenses, régions féeriques d’œuvres d’art innombrables, qu’on ne peut comparer à rien qui soit sorti de la main des hommes, sinon par une insolence de littérateur, car « la glace est une vraie musique, a dit Tyndall, tandis que le verre n’est qu’un bruit ». Et quand vient l’hiver et l’heure d’arpenter la neige avec des ski, des fanfares de couleurs éclatent dans le ciel sur la blancheur universelle de la terre, et alors d’admirables tableaux se peignent presque chaque soir, sur les hauteurs, inutilement, sans aucun œil pour les voir, comme un Opéra, où tout un monde d’acteurs mettrait ses soins pour une salle vide, où ne se tiendrait même pas, dans un coin, un roi de Bavière…

Ici, cependant, il y a un roi de Bavière. Parfois les touristes qui se tiennent sur la terrasse, recommandée par les guides, d’où le regard plonge sur le val de Bregaglia, voient passer un homme de quarante ans, aux yeux, aux cheveux et à la barbe d’un roi d’Orient, de tout point semblable à ces guerriers assyriens, trapus, musculeux, héroïques, qui se tiennent sur les gigantesques bas-reliefs de Korsabad, mais offrant, d’ailleurs, par son costume, toutes les apparences d’un simple bicycliste. C’est Giovanni Segantini. Ici, il réalise le rêve qu’a fait tout paysagiste de vivre seul avec la Nature , de commencer et de finir son œuvre en plein air, devant l’impassible modèle, sans un seul souvenir entre soi et la réalité, sans une seule vitre entre le rayon des cieux et le rayon de ses yeux. Il habite à la Maloja ou Maloggia (mauvais logis). Mais, s’il fait encore jour, c’est vainement qu’on frappe à la porte de son chalet, — l’artiste n’est pas là. Vainement on visite cette maison du berger que Vigny souhaitait, mais qu’il n’eût pas habitée, car il avait peur de la Nature et de ces neiges qui s’accumulent, en hiver, jusqu’à la hauteur des balcons. Cette maison de bois est pourtant, à elle seule, un symbole de l’art du peintre par la façon dont elle est exposée. Ses fenêtres s’ouvrent d’un côté sur le ciel de l’Italie, de l’autre sur le ciel de la Ger-