Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 146.djvu/372

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où il tomba tout enfant et faillit se noyer, et son petit bonnet de laine rouge qui allait se noyer aussi… et le grand ciel bleu plein d’alouettes qui passaient sur lui, quand, revenu à la vie, il rouvrit les yeux, ces alouettes qui savaient nager dans l’eau immense et bleue des cieux… Il se revoit ensuite conduit par son père à Milan, puis abandonné par ce père étrange, qui partit un beau jour, alla chercher fortune et ne revint jamais. Il revoit la petite mansarde de la rue San-Simeone à Milan, la fenêtre haute où il grimpait et passait des années à rêver, à écouter les cloches, enfermé par sa sœur qui était allée gagner le pain de la nichée… Il revoit les plâtriers dans la rue, avec des couleurs, ô merveille ! et maniant de grosses brosses, lourdes du liquide magique qui éclaire les murs… puis ces commères qui parlaient dans la rue d’un enfant qui était allé tout seul en France, à pied, et y avait trouvé la fortune. Aller en France était le rêve du petit artiste italien comme le rêve de tout petit artiste français fut jadis d’aller en Italie ! Il se revoit sortant furtivement un matin d’été, pour aller en France, suivant la rue que son père lui a dit avoir été traversée par Napoléon : ce doit être le chemin de France ! puis la marche, sous le soleil écrasant, dans la campagne milanaise, l’orage, le refuge sous un arbre, l’abattement, le désespoir. Il croit encore entendre les voix des bons paysans qui le recueillent et disent avec admiration : « Vois, il a autant de cheveux sur la tête que nous deux ensemble. — De profil, il ressemble à un fils du roi de France », dit l’autre, et sur cette réflexion, il se souvient qu’on lui donna un troupeau de pourceaux à garder. Il n’avait pas sept ans.

Tristezza… Travailler aujourd’hui, il n’y faut pas songer. On n’y voit plus. Il se rappelle alors son troupeau de pourceaux, ses premiers dessins sur des pierres, les figures des notables du village qui s’intéressèrent à lui, le départ de la ferme, le retour à Milan, l’étude à l’Académie des Beaux-Arts, le retour à Arco, puis toutes les tribulations d’un début, enfin le premier succès, le Chœur de Saint-Antoine, les travaux acharnés des premières années, puis les succès remportés à Turin, à Amsterdam, à Londres, à Venise…

Et Tristezza… Pour la peindre, il lui faudra attendre l’hiver. Pour revoir le rayon qui l’a séduit, il lui faudra la patience d’un Nansen, et pour le retenir sur sa toile, la dextérité d’une dentellière houspillant navettes et bobines. Alors il reviendra, quelque froid qu’il fasse, et travaillera enveloppé de fourrures, cuirassé de pla-