Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 146.djvu/374

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une idée, toutes les images de Suisse qu’y ont déposées les toiles et les poèmes de ce siècle entier, — comme on effacerait, d’une malle de voyage, les étiquettes enluminées et grandiloquentes qu’y incrustent soigneusement tous les portiers des hôtels par où l’on a passé. Ou bien, si on lit quelque chose, il faut lire cette page de Ruskin, écrite il y a bien longtemps déjà, sur la vie du paysan des montagnes de Suisse :

« Entrez dans la rue d’un de ces villages et vous la trouverez souillée de cette obscure souillure qui ne peut être endurée que par la torpeur ou par l’angoisse de l’âme. Ici, c’est la torpeur, non pas expressément de la souffrance ; ce n’est pas la famine, ni la maladie, mais les ténèbres d’une tranquille endurance. Le printemps n’y est connu que comme la saison de la faux et l’automne que comme la saison de la faucille, le soleil que comme quelque chose qui réchauffe, le vent comme quelque chose qui glace, et les montagnes quelque chose qui menace. Ils ne savent même pas les mots de beauté ou de science. Ils comprennent obscurément celui de vertu. L’amour, la patience, l’hospitalité, la foi, ils savent ce que c’est. Glaner leurs champs côte à côte et partant plus heureux, porter exténués leur fardeau en gravissant les rampes de la montagne, sans un murmure, engager l’étranger à boire à leur cruche de lait, puis voir au pied de leur grabat de mort une pâle figure, sur une croix, qui meurt, elle aussi, résignée, en cela ils diffèrent des animaux et des pierres, mais en tout cela ils sont sans récompense, autant qu’il s’agit de la vie présente. Pour eux, l’âme n’a ni espoir, ni passion, pour eux il n’est point de progrès ni de joie. Du pain noir, une toile grossière, une nuit sombre, une journée laborieuse, les bras las au coucher du soleil, — et la vie s’écoule. Pas de livres, pas de pensées, pas d’acquis, pas de repos. Pourtant s’asseoir quelquefois un peu au soleil sous le mur de l’église quand la cloche jette ses sons aigrelets au loin dans l’air de la montagne, marmotter quelques prières incomprises contre la table de communion de la chapelle aux dorures ternies, puis revenir vers la sombre demeure en sentant toujours au-dessus de leurs têtes le nuage qui ne s’est pas dissipé, ce nuage d’une tristesse montagneuse, né des torrens sauvages et des pierres brisées, et ne recevoir d’autre lumière, même dans leur religion, que la vague promesse de quelque meilleure chose inconnue, mêlée de menace et assombrie d’une indicible horreur — quelque chose comme la pensée