Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 146.djvu/384

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mais rayée de la liste des pays inspirateurs. Ses perfections trop évidentes, en la désignant aux admirations injurieuses de la foule, avaient écarté d’elle les interprètes personnels et jaloux. Son trop de beauté l’avait perdue. Voilà du moins ce qu’on entendait dire, et, en effet, il semblait bien qu’il fût devenu presque impossible de la venger de tous les Châteaux de Chillon et de toutes les Chapelles de Guillaume Tell qu’elle avait inspirés. Mais on oubliait une chose : c’est que la Suisse, parmi toutes ces beautés superflues, qu’elle étale, en possédait précisément une, la plus absente de nos paysages impressionnistes : la beauté des lignes, l’agencement rythmique et balancé des horizons accidentés, la construction rationnelle, pyramidale, des plans, en un mot, la composition. Et cette composition, trop marquée autrefois dans une peinture lisse et parcheminée, et qui était un défaut entre les mains d’artistes occupés à l’exagérer comme de mauvais acteurs scandant un bel alexandrin, devenait précisément une qualité avec la peinture papillotante, miroitante, du luminisme qui ne souligne rien, brouille les silhouettes, confond les effets, barbote dans les reflets, ne laisse enfin de l’arrangement des lignes de la Suisse que ce qui est indispensable pour avertir l’œil de l’économie générale et lui faire distinguer un glacier d’un naufrage ou un coucher de soleil d’un étal de boucherie. Du jour où l’on divisait à l’infini tous les tons et où l’on ne tenait plus compte de la forme substantielle des objets, mais simplement de leurs taches colorées, il fallait, pour leur conserver quelque forme, choisir des objets très déterminés, des lignes très générales, abandonner le sous-bois, le jardin, les bords de la Seine, Chatou et Ville-d’Avray, et revenir à l’Italie ou à la Suisse.

En le faisant et en arborant sa palette impressionniste, en plein pays de Guillaume Tell, comme un chanteur qui ferait retentir des refrains du Chat noir les ruines de l’Acropole, Segantini a sauvé ce pays de la correction banale et froide des formules anciennes, et en y découvrant autre chose que des figurans d’opéra-comique, il lui a restitué la dignité de la douleur, c’est-à-dire la dignité même de la vie. Consciemment ou non, volontairement ou par un heureux hasard, le peintre de l’Engadine a trouvé le sujet qui convenait à son style et la pensée qui convenait à son sujet. Il a rompu la banalité des lignes alpestres par la trépidation de son pointillisme. Il a donné à son pointillisme la cohésion des grandes lignes alpestres.