Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 146.djvu/445

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inspire à leurs cliens ce respect que la force imposera toujours à la race des hommes. Quoi donc, la force prime-t-elle le droit ? Non ; mais qui voudra faire régner la justice ou le droit, fera bien d’avoir ou de mettre, avant tout, la force avec lui ; et pareillement, ce n’est pas la force qui crée la prospérité ni la richesse, mais il suffit qu’elle soit la condition de la santé des peuples pour l’être aussi de leur fortune. La préoccupation de l’argent, — qui nous est un peu commune à tous, mais qui d’ailleurs n’en est pas moins basse, — a encore cela contre elle de ne pouvoir pas réussir toute seule à ses fins. Le commerce et l’industrie ne prospèrent qu’à l’ombre des armes ; et, de nos jours comme autrefois, c’est la « classe improductive » qui seule garantit aux autres la sécurité de leur « production », de leurs échanges, et de leurs progrès.

Souhaiterons-nous qu’il en soit autrement? C’est ce que demandent quelques économistes, qui se croient libéraux et qui ne sont à mes yeux qu’ « anarchistes ». « Si les ouvriers fileurs ou tisserands avaient eu le pouvoir d’empêcher la mise en œuvre des métiers mécaniques, écrivait récemment l’un deux, nous en serions encore au rouet et aux métiers à la main… Or, la classe gouvernante des États possède le pouvoir qui faisait défaut aux ouvriers fileurs et tisserands. Elle peut, à son gré, enrayer des progrès qu’elle jugerait contraires à son intérêt ; et on ne doit pas se bercer de l’espoir qu’elle consente à faire prévaloir, sur cet intérêt particulier et immédiat, l’intérêt général et permanent de la nation, bien que le sien y soit compris. » C’est toujours, on le voit, la même thèse, le même paradoxe économique, celui qui consiste à placer « l’intérêt général et permanent de la nation » dans l’accroissement indéfini de sa richesse ; et, à la vérité, je ne veux pas le dire, quoique je le pourrais, mais c’est en même temps un appel à la « guerre des classes », pour préparer l’établissement de la paix éternelle ; et c’est enfin l’antique, naïve et dangereuse utopie de ceux qui se flattent de travailler à la suppression de la guerre par la suppression des armées. Nous croyons, nous, tout au rebours, que la suppression des armées ne supprimerait pas la guerre; elle la rendrait seulement plus atroce, en supprimant ce qui s’y mêle de grandeur, de noblesse, d’esprit de sacrifice, et de désintéressement ! On ne se battrait plus pour des idées ou pour des principes, ni pour la patrie, mais pour des intérêts, pour obliger le Chinois, par exemple, à consommer notre opium ou l’Abyssin