Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 148.djvu/89

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impliqué dans la conjuration d’Amboise. Je veux bien croire que sa condamnation fut une affaire de parti. Mais je suis loin de le croire innocent. Rappelons-nous la bataille de Dreux ; la tentative de Meaux où, sans la valeur des Suisses, il enlevait le Roi lui-même ; la bataille de Saint-Denis ; enfin, celle de Jarnac où il périt par un lâche assassinat, qui rend la mémoire de son meurtrier odieuse, sans justifier la sienne d’avoir dans toutes ces occasions porté les armes contre le Roi… Je ne veux point que le monument soit érigé, et si la chose est faite, ce qui me ferait beaucoup de peine, je ne veux pas qu’on y inscrive autre chose que ceci : Ici, Louis, premier Prince de Condé, fut assassiné en 1569. »

Puis, c’est un incident d’un autre ordre. L’Académie française vient d’élire Lemontey, l’historien de la Régence, en remplacement de l’abbé Morellet. Le Roi se rappelle que l’abbé de Saint-Pierre fut jadis chassé de l’Académie pour avoir manqué beaucoup moins que Lemontey à la mémoire de Louis XIV ; et l’envie lui prend d’user de son droit de veto ; Decazes, effrayé des suites probables d’une telle défense, en parle à ses collègues, et tous ensemble demandent au Roi d’approuver l’élection.

C’est à lui que le Roi répond :

« Je suis fâché, mon cher fils, que tu tiennes tant à ce que je confirme le choix de l’Académie, et je ne suis, à ne te rien cacher, pas trop content que tu en aies parlé à tes collègues. Tu le sais, mon cher fils, j’ai du bonheur à m’ouvrir à toi sur tout, je te consulte sur tout avec confiance, mais c’est parce que je t’aime de tout mon cœur, c’est parce que je te connais une excellente judiciaire et non autrement, car tu sais bien aussi combien je suis jaloux de conserver et de transmettre à mes successeurs un libre vouloir sur quelques points. L’Académie est de ce nombre. Elle annonce directement ses choix au Roi, qui les confirme ou ordonne de procéder à de nouveaux, sans que la responsabilité de personne y soit intéressée ; et m’ouvrir à cet égard à mon ami, ce n’est pas en parler à mon ministre, bien moins à tous.

« Après m’être ainsi soulagé, je reviens à M. Lemontey. Posons d’abord les faits. Mme de Genlis avait recueilli dans l’énorme fatras des Mémoires de Dangeau tout ce qui pouvait faire paraître Louis XIV sous le jour le plus avantageux. M. Lemontey a choisi dans le même recueil tout ce qui pouvait servir à le ravaler. Remarque, en passant, que je ne parle pas ici de l’intention générale de son ouvrage, Mais, dira-t-on, il a très bien