Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 153.djvu/260

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Ce qu’il y avait d’exagéré dans cette dévotion n’échappait pas à la malignité publique. « Il y a bien des superstitieux ici, écrivait Madame (14 décembre 1704) ; je suis persuadée que quand le duc de Bourgogne arrivera au gouvernement, la bigoterie aura le dessus. C’est inouï qu’un homme de l’âge du duc soit dévot à ce point… il communie tous les dimanches et fêtes, et jeûne, que c’est pitié à voir. Aussi est-il maigre comme un garrot [1]. » Mme Dunoyer écrit à peu près la même chose : « Franchement, notre cour dégénère fort, et c’est présentement un païs bien triste, Le Roi se fait vieux, Monseigneur se dissipe à la chasse ; le duc de Bourgogne est dévot, et il n’y a que Madame son épouse et le duc de Berry qui puissent procurer quelque plaisir [2]. » Mais ce sont là propos de personnes frondeuses et libres penseuses, autant qu’on pouvait l’être à cette époque. Aussi ces témoignages ne suffiraient-ils pas pour accuser le duc de Bourgogne d’un peu de bigoterie, si d’autres ne venaient s’y ajouter. Celui de Mme de Maintenon, d’abord : « M. le duc de Bourgogne est toujours pieux, amoureux et scrupuleux, écrit-elle à la date du 25 juillet 1706. » Il est vrai qu’elle ajoute : « mais devenant tous les jours plus raisonnable [3]. » Sous cette plume, si mesurée et si juste dans ses expressions, la critique n’en est pas moins significative, et montre qu’en réalité le duc de Bourgogne ne paraissait guère raisonnable. Il faut que cette disposition au scrupule exagéré fût bien forte chez le duc de Bourgogne pour que le Père Martineau lui-même en convienne et le loue « des réflexions où son bon esprit le fit entrer sur les inconvéniens que les scrupules pouvaient avoir pour lui, » inconvéniens que le bon Père réunit très judicieusement sous cinq chefs différens dont l’un est celui-ci : « qu’ils rendent incapable d’agir pour soy-même, de sorte que, dans les occasions, on ne sçauroit prendre son party, d’où il arrive qu’il faudroit à tout moment avoir quelqu’un dont on prît conseil ; encore ne seroit-on pas sans inquiétude, car, comptant peu sur le conseil qu’on auroit reçu, on voudroit consulter d’autres personnes [4]. »

Ce fut précisément ce qui arriva au duc de Bourgogne, lorsque, placé à la tête d’une armée, il eut quelque parti décisif à prendre. Il demanda beaucoup de conseils et n’en sut suivre aucun. Mais,

  1. Correspondance de Madame, trad. Jæglé, t. II, p. 17.
  2. Lettres historiques et galantes, t. Ier, p. 362.
  3. Madame de Maintenon, d’après sa correspondance authentique, par M. Geffroy, t. II, p. 94.
  4. Recueil des vertus, etc., p. 64.