Page:Revue des Deux Mondes - 1899 - tome 155.djvu/844

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mœurs. » Aristote distinguait les mélodies éthiques ou morales, convenables à l’éducation, et les mélodies actives ou exaltées, qu’il est bon, dit-il, de réserver pour le concert ou le théâtre. Platon bannit de sa République les harmonies ionienne et lydienne, comme relâchées, amollissantes, et propres aux festins. Héraclide du Pont va plus loin et précise encore davantage. Parlant de l’harmonie des Éoliens (l’hypodorienne) il en vante l’allure « fière et superbe, où paraît une certaine pointe d’enflure, qui s’accorde avec leur goût pour les chevaux et leur large hospitalité ; d’autre part, ce mode a de la franchise et joint l’élévation à la hardiesse, ce qui est propre à des gens qui ont le culte de la vigne, de l’amour et de tout genre de plaisir [1]. »

Symbolique, et par-là même conseillère de bien ou de mal, la musique n’importait pas seulement à la morale privée ; elle avait une mission et comme un devoir public. « Je ne connais pas les harmonies par moi-même, dit Platon, mais il suffira de me laisser celle qui saurait imiter le ton et les mâles accens de l’homme de cœur, qui, jeté dans la mêlée ou dans quelque action violente, et forcé par le sort de s’exposer aux blessures et à la mort, ou bien tombant dans quelque embûche, reçoit de pied ferme et sans plier les assauts de la fortune ennemie. Laisse-nous encore cet autre mode qui représente l’homme dans les pratiques pacifiques et toutes volontaires ; invoquant les Dieux, enseignant, priant ou conseillant ses semblables, se montrant lui-même docile aux prières, aux leçons et aux conseils d’autrui ; et ainsi n’éprouvant jamais de mécompte, comme ne s’enorgueillissant jamais ; toujours sage, modéré et content de ce qui lui arrive. Ces deux harmonies, l’une énergique, l’autre tranquille, aptes à reproduire les accens de l’homme courageux et sage, malheureux ou heureux, voilà ce qu’il nous faut laisser [2]. » Cette page, souvent citée, de la République est le plus bel hommage que la Grèce ait rendu à sa musique : musique d’Etat, institutrice de vertu religieuse, politique et militaire, capable, entre tous les arts, de former des magistrats et des prêtres, des citoyens et des héros.

Musique morale et musique nationale aussi, le caractère des modes n’étant que celui des peuples dont les modes portaient le nom. Or, le mode par excellence, celui qui de l’aveu de tous et toujours l’emporta, c’était le mode dorien, le seul vraiment indigène

  1. Cité par M. Gevaert.
  2. Ib.