Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 6.djvu/294

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choses de la vie intime. Des lois humaines réglementeraient la nature des croyances et la liberté des costumes. Et qu’on ne dise pas que nous nous moquons, si ces choses se sont vues, en effet, non seulement à Sparte, mais à Genève, du temps de Calvin, et que sans doute il n’y ait jamais eu d’Eglise plus « nationale » que celle dont il était tout ensemble le fondateur, l’apôtre et le pape. Lisez aussi l’histoire de la Réforme en Ecosse. Une Eglise nationale ne peut pas, tôt ou tard, ne pas tomber sous la dépendance entière du « pouvoir civil » et, quand il l’a dans la main, il n’est pas de l’essence du « pouvoir civil » de la faire servir à la préparation de son « salut éternel, » ni du nôtre.

N’est-ce pas comme si l’on disait que l’idée d’une Eglise « nationale » est incompatible avec la notion même de « religion ? » Une Eglise ne saurait devenir « nationale » qu’en épousant les préjugés, les passions, les intérêts et, si je l’ose dire, le tempérament d’un peuple, et une religion ne saurait se « localiser » qu’en abjurant sa raison d’être, qui est de tendre, par-delà les distinctions de races et les frontières historiques, à l’universalité. Une religion « nationale » est nécessairement une religion jalouse, une religion de défiance et de haine, dont l’esprit est contraire à toute idée de religion. Quand sa morale ne serait pas en quelque sorte surchargée et comme accablée du poids de sa dette envers l’Etat, elle serait encore obscurcie et au besoin faussée de tout ce qu’il lui faudrait faire de concessions à son nationalisme. Les prélats anglicans nous l’auraient bien prouvé depuis deux ou trois ans, si nous l’ignorions ! Mais « un Dieu anglais » est-il encore Dieu ? L’Eglise « établie » nous permettra d’éprouver quelque peine à le croire. Depuis que le christianisme a paru dans le monde, et même le bouddhisme, une religion ne saurait être la propriété d’aucun peuple, et, au contraire, le propre de la société religieuse est de déborder la société politique, d’être plus étendue, plus vaste et plus humaine qu’elle. « Organe direct de la plus vaste solidarité, qui n’a d’autres limites que celles de la planète humaine, la société religieuse, dit encore Auguste Comte, possède plus exclusivement le privilège normal de la pleine continuité… » et ainsi… « la véritable Eglise peut seule cultiver le sentiment de l’ensemble des destinées humaines dans l’espace et dans le temps. » Mais, si telle est la fonction de la véritable Eglise, qui ne voit qu’elle y renoncerait en se faisant « nationale ? » C’est ce que nous venons