Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 6.djvu/431

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moustaches et s’habille à l’européenne, mais il sait concilier le culte des nouveaux usages avec le respect de ce qui doit être conservé dans les coutumes japonaises. L’Université lui a conféré ses diplômes et l’a coiffé du même prestige que nos jeunes ingénieurs sortis les premiers de l’Ecole polytechnique. Il est fonctionnaire, le plus ponctuel des fonctionnaires, et se destine ordinairement à la politique. S’il paraît dans le feuilleton d’un journal de l’opposition, on sait qu’il n’acceptera de portefeuille ministériel que du jour où le Parlement aura obtenu le pouvoir de dissoudre les ministères. Ses principes changent selon la gazette, mais il en a toujours. Il est grave, réservé à l’égard des femmes qui murmurent sur son passage : « Quel homme distingué ! Ce sera un député ou un sénateur ! ! » Il ne les courtise pas, mais il n’en reçoit que mieux le coup de foudre. Il se marie et prouve à sa femme qu’il a lu ses auteurs en la traitant comme une Européenne. Il lui offre d’abord un voyage de noces : il l’aide à monter en wagon et n’oublie pas de lui présenter la main quand elle en descend. Il l’associe à ses rêves, et, le soir, travaille près d’elle. Son haleine n’empeste pas le saké, et ce n’est pas à lui que les geishas brossent les moustaches…

Mais on connaîtrait mal la femme, si l’on s’imaginait que ce jeune premier, dont les ridicules inoffensifs et d’ailleurs inaperçus des Japonais sont largement compensés par la noblesse de ses intentions, n’a qu’à se montrer pour tirer après soi tous les cœurs. Il avance encore sur son siècle. La Japonaise, habituée à voir dans la dureté taciturne de son mari un signe de virilité, ne se rend pas sans hésitation à une façon d’aimer si contraire aux bienséances. Je ne dis pas qu’elle veut être battue, car les Japonais ne battent pas les femmes, mais il ne lui déplaît point de sentir, fût-ce rudement, la supériorité de son maître. Nul n’a mieux saisi cet état d’âme d’une subalterne effarée de son avancement imprévu qu’un certain Sanji, qui publia dans la grande revue du Taiô la confession d’une jeune divorcée. Elle a quitté son mari, non qu’elle eût à se plaindre de ses procédés ni que sa belle-mère lui fût cruelle, mais uniquement parce que la tendresse et le dévouement dont il l’entourait la dispensaient de remplir ses devoirs d’épouse et, par suite, la désorientaient. Plus il s’efforçait de la gagner, plus l’étonnement de cette Japonaise se tournait en mépris. Les prévenances que le malheureux avait apprises à notre école le déclassaient aux yeux de sa