Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 6.djvu/495

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À côté de ces ouvrages enflammés et qui produisaient de si grands effets, Tacite craignait peut-être qu’on ne trouvât les siens un peu tièdes. Il est possible que ce soit pour prévenir le lecteur contre un mécompte de ce genre qu’il insinue, au commencement des Histoires, « qu’on se fait croire facilement quand on dit du mal des maîtres, et que la malignité plaît par un faux air d’indépendance. » C’est sans doute aussi pour le même motif qu’il a pris la précaution d’affirmer, au même endroit, que, quoi- qu’il doive sa fortune politique aux princes de la famille Flavia, les faveurs qu’il en a reçues n’inilueront pas sur son jugement. Il ne voulait pas que, si on le trouvait trop modéré, on attribuât sa modération à sa reconnaissance. Sa règle, il le laisse très clairement entendre, est de ne pas chercher des succès d’un jour en flattant les passions du moment, mais d’avoir les yeux fixés sur la postérité.

Il n’a pas eu pourtant à attendre le jugement de l’avenir sur ses livres ; nous venons de voir que, de son temps même, le succès en dut être considérable. Il paraît aussi avoir été soudain, ce qui achève de me persuader qu’ils ont paru d’abord dans les lectures publiques elles étaient alors ce qu’est, chez nous, le théâtre, où un auteur qui réussit devient célèbre en une soirée. Ce succès, que nous avons conjecturé d’après la lettre du cinquième livre de Pline, toutes celles qui suivent le confirment. Tacite, qui n’était jusque-là pour son ami qu’un orateur, devient dès lors presque uniquement un grand historien Pline prévoit que ses ouvrages seront immortels[1], il annonce que les gens qu’il célèbre vivront éternellement[2]. Et ce ne sont pas là de ces fades complimens dont les personnes du monde, comme lui, sont volontiers prodigues. Ce qui montre qu’il est sincère, c’est la peine qu’il prend de raconter à Tacite ses grandes actions pour qu’il les transmette à la postérité il ne demanderait pas avec tant d’insistance à tenir quelque place dans des livres qu’il jugerait médiocres et destinés à être oubliés. Il a même semblé, à certains indices, qu’un succès si imprévu, si éclatant, avait pu éveiller un moment, dans cette âme honnête, mais éprise de renommée, un léger sentiment de jalousie. Quoiqu’il reconnût

  1. VII, 33 : Auguror, nec me fallit augurium, Historias tuas immortales futuras.
  2. VI, 16 : Multum perpetuitati ejus (Plinii majoris) scriptorum tuorum æternitas addet.