Page:Revue des Deux Mondes - 1902 - tome 11.djvu/389

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culture très humaine des vieux collèges d’Oxford, Thring est un bel exemple de cette ferveur morale, rigide, enthousiaste et mystique qui semble trouver son atmosphère naturelle au pays des Bunyan et des Wesley. Notre vertu française a d’autres allures et elle veut des modèles plus aimables et moins tendus. Il lui est bon pourtant d’essayer de se prêter quelquefois à la fascination puritaine. Elle n’aura que trop de facilité à rompre le charme, si tant est qu’elle parvienne, pour quelques instans, à le subir.


I

La journée scolaire est achevée. Les lampes s’éteignent aux fenêtres des douze maisons qui se partagent, par petits groupes, les trois cents élèves d’Uppingham. Dans la paix montante du soir, Edouard Thring laisse tomber insensiblement la fièvre du combat quotidien. Car toute sa vie est un combat : vexations incessantes du comité d’administration, méchanceté d’un enfant qui a voulu ressusciter les brimades, soucis d’argent, mesquinerie des auxiliaires qui s’obstinent à voir dans les succès du collège une bonne affaire commerciale, ou, quand, par hasard, tout va presque bien, importune et inintelligente visite des inspecteurs, chaque jour apporte un nouveau motif de sainte colère : mais, toujours aussi, le calme revient avec les derniers mots de la prière du soir. Apaisé maintenant, il jette un regard de satisfaction sur ces murailles élevées par lui, sur les petits jardins autour de chaque maison, sur les pelouses et les play-grounds, sur ces classes qu’il compte rendre encore plus agréables, sur cette chapelle, enfin, qu’il va pouvoir inaugurer dans quelques mois. Tout cela, c’est lui qui l’a créé. Une fois encore, il s’en émerveille dans la joie naïve d’un cœur qui ne connaît pas la vanité. Il remercie Dieu, le Dieu de Moïse et des prophètes, pour les grandes choses qu’il a daigné faire par lui dans cette école transfigurée, puis, radieux, Thring ouvre son diaire et se met à noter ses impressions de la journée.

Le moment est bon pour prendre sur le vif l’homme et son œuvre, mais afin de mieux pénétrer l’originalité et l’importance des réformes d’Uppingham, il faut nous rappeler brièvement dans quel pitoyable état se trouvaient alors la plupart des maisons d’éducation en Angleterre. La généreuse mais trop courte initiative de Thomas Arnold n’avait pas trouvé d’imitateurs et