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libres et les plus naturels, les plus dégagés de tout pédantisme dans la pensée comme dans l’expression, les plus accoutumés à considérer la réalité en elle-même, par delà les livres. J’ai eu déjà l’occasion de mentionner ici la célèbre Vie de Mozart du philologue Otto Jahn : c’est un chef-d’œuvre de pénétration psychologique plus encore que d’érudition, la plus belle biographie d’un artiste qu’on ait jamais écrite. Et pareillement, au dire des connaisseurs, l’étendue et la sûreté de l’érudition ne sont que les moindres qualités des deux ouvrages qu’a laissés Erwin Rohde : l’Histoire du Roman Grec, et la Psyché, Histoire du culte des âmes et de la foi à l’immortalité chez les Grecs. De l’étude des textes grecs et latins, Rohde s’est élevé, presque dès le début, à une étude plus générale de la civihsation antique ; et nous aurons l’occasion de voir de quelle aide précieuse il a été pour Nietzsche lorsque celui-ci a éprouvé le besoin de sortir à son tour des limites trop étroites de la philologie scolastique. Mais nulle part peut-être l’originalité intellectuelle d’Erwin Rohde ne se montre aussi manifestement que dans une longue série d’aphorismes écrits par lui au jour le jour durant ses années de jeunesse, et publiés en appendice dans le volume de M. Crusius. Le jeune philologue avait eu de tout temps un goût très vif pour cette forme de l’aphorisme, dont le modèle lui avait été fourni, du reste, par Schopenhauer : et voici, par exemple, quelques-unes des réflexions qu’il notait sur son agenda, bien avant que son ami Nietzsche se fût encore avisé de composer, de menues réflexions analogues, son fameux recueil Humain, Trop Humain :

Je découvre sans cesse davantage la profonde vérité de ce que disait Socrate du non-savoir, et de l’impossibilité où nous sommes de rien connaître que notre ignorance. Rien n’est curieux comme la difficulté que trouvent nos explicateurs du monde par la science à se rendre compte de ce fait que, en réduisant les pliénomènes les plus complexes aux « forces » les plus simples, voire à la « force en soi, » à la « matière en soi, », ils ne nous ont encore rien expliqué de la vraie nature des choses. Et ces pauvres gens s’imaginent avoir résolu par là l’énigme suprême. Bien plus, tout leur fait l’effet de « s’expliquer de soi ! »

L’homme aura beau ôter l’un après l’autre les voiles qui recouvrent l’essence du monde : sous la diversité des images, ce n’est toujours que lui-même qu’il retrouvera.

Pour nous satisfaire, une philosophie n’a pas besoin de reposer sur des preuves. De même que la religion, la philosophie s’adresse à des croyans : « Que celui qui peut l’admettre, l’admette ! »

Que doit dire à ses auditeurs un théologien qui se croit en possession de la vérité ? « Toute la vérité et rien que la vérité ? » Voilà qui est vite dit ! « Rien que la vérité, » oui, c’est certain ; mais vouloir offrir toute la vérité à