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cléricalisme, ou plutôt dans la mise en coupe réglée de toutes nos institutions religieuses, un véritable élixir de longue vie.

Puisque nous avons prononcé le nom de M. Waldeck-Rousseau, on nous permettra de signaler l’Ulusion fondamentale qui a vicié la politique de son dernier ministère. M. Waldeck-Rousseau s’élève par son intelligence et par son talent fort au-dessus de la moyenne parlementaire; mais n est un légiste plua qu’un homme d’État, et sa pensée, qui s’est formée dans l’étude et dans la pratique du droit écrit, s’est rarement mise en contact direct avec les réalités présentes. Dans les discours qu’il a prononcés en défendant la loi de 1901, les autorités qu’U citait de préférence étaient les politiciens libéraux du temps de Louis Philippe, quand ce n’étaient pas nos vieux rois eux-mêmes ou les légistes qui écrivaient pour eux. Que de citations n’a-t-il pas faites de Dupin aîné, le personnage le plus représentatif de cet ordre d’idées vers le milieu du dernier siècle I II n’a pas suffisamment songé que notre société actuelle diffère profondément de celle d’autrefois, aristocratique ou féodale sous l’ancienne monarcliie, bourgeoise sous la monarchie de Juillet, mais toujours religieuse. On a beaucoup parlé du voltairianisme de la société de 1830, en quoi il y a quelque exagération ou quelque méprise. Les hommes de cette époque avaient sans doute un esprit très libre et n’aimaient pas les jésuites; mais ils étaient profondément respectueux de la religion et le plus grand nombre étaient restés chrétiens. Nos institutions reposant alors sur le suffrage restreint, la vie politique s’étendait moins loin qu’aujourd’hui. Il en résultait que, lorsqu’on lançait du haut de la tribune ou qu’on propageait dans la presse certaines attaques, parfois très ■aves, contre les empiétemens du cléricalisme, U était beaucoup plus facile d’en limiter les effets au point qu’on se proposait d’atteindre, et qu’on était à peu près sûr de ne pas dépasser. N’ayant plus les mêmes garanties, il est prudent de prendre d’autres précautions. Lorsque certaines paroles tombent maintenant dans les milieux démocratiques que le suffrage universel a rendus tout-puissans, l’effet produit est beaucoup plus brutal et il est impossible d’en restreindie les conséquences. M. Waldeck-Rousseau a pu s’en apercevoir. Il n’était pas nécessaire d’avoir une perspicacité d’esprit bien profonde pour deviner ce qui allait se produire. L’erreur était de croire qu’après avoir fait appel aux passions populaires, on pourrait les apaiser aussi aisément qu’on les aurait excitées, et qu’elles se contenteraient d’un anticléricalisme de juriste ou même de libéral de 1840, alors que des tribuns plus en mesure de se faire comprendre d’elles les pous-