Page:Revue des Deux Mondes - 1904 - tome 19.djvu/683

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l’idée morale ; et, volontairement ignorant, ou dédaigneux, de tant de conquêtes du sentiment et de la justice, quand il veut retourner en arrière, et ressusciter, au xxe siècle, l'état d'esprit d'une Rome moins olympienne que néronienne ! Il suffit de feuilleter l'œuvre théâtrale de M. d'Annunzio pour y découvrir, presque à chaque acte, de ces élans lyriques où la volupté emprunte le langage du plus ardent mysticisme et nous trouble, à propos d'inquiétudes charnelles, comme si le divin était en cause. Ce sont comme des fontaines d'eaux vives jaillissant dans la forêt touffue et qui, au moment où on les goûte, dans la pensée que la soif va s'apaiser par leur fraîcheur, prennent soudain la saveur et la chaleur du sang. Tel, dans le Songe d'une matinée de printemps, le récit de l’infortunée Isabelle, contant comment on a tué, entre ses bras, l'homme qu'elle aimait :

« … Vous voulez le reprendre, le porter à sa mère ? comme cela ? sans une goutte de sang ? Tout son sang est sur moi… J'en suis inondée. Voyez mes mains, mes bras, ma poitrine, mes cheveux, je suis restée noyée dans son sang. Oh ! qu'elle ne me maudisse pas… dites-lui ce que j'ai fait pour son fils mourant. Je ne l'ai pas abandonné. Si le coup n'est pas venu jusqu'à moi, ce n'est pas ma faute… En une heure, je suis morte mille fois, mon corps est une blessure vivante et je n'ai plus une goutte de sang dans les veines. Dites-lui que je ne suis plus vivante. J'ai senti dans ma chair sa mort pénétrer comme un froid lourd. et j'ai senti mes os craquer sous le poids. Cela, cela, c'est mourir ! Dites-lui que son fils n'a pas souffert. Il s'est endormi entre mes bras, dans la félicité. lia fermé les yeux dans la félicité sur ma poitrine, et il ne les a plus ouverts. Mais moi, j'ai rouvert les miens, pour voir son agonie ; sa bouche me versait tout le sang ide son cœur brûlant et pur comme la flamme… et j'étais subimergée dans ce jet qui semblait ne jamais devoir tarir… Les hurlemens qui me montaient à la gorge, je les coupais avec mes (lents pour qu'on ne les entendît point et qu'on ne vînt point le détacher de moi, l'ôter de mes bras. Dites-lui cela. Emportez-moi, ensevelissez-moi dans la même bière, puisque je ne suis plus vivante. Vous ne pouvez pas l'ensevelir entièrement si vous ne m'ensevelissez pas avec lui, car j'ai sur moi tout son sang, tout ce qui fut sa vie, je l'ai sur moi… »

On éprouve quelque joie, quand on a eu le chagrin de constater que le lyrisme do M. d'Annunzio s'est fourvoyé au théâtre,