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ils suffisent à des jonques, réplique inattendue des galères helléniques, pour passer de relâche en relâche, à petites journées, des îles nippones au continent asiatique, sans jamais perdre la terre de vue.

La géographie a donc, d’avance, préparé en Corée une rivalité entre les voisins continentaux et océaniques de ce pays, sans leur fournir un argument irrésistible pour terminer leur contestation. Débattue, depuis le iiie siècle avant notre ère, entre la Chine et le Japon, résolue au détriment de la Chine, qui renonça à tous ses droits de suzeraineté par le traité de Simonosaki (1895), cette contestation renaît entre la Russie et le Japon, et risque de causer un jour une nouvelle guerre entre de nouveaux prétendans. La fatalité de leur développement a, en effet, achevé l’œuvre de la nature en les amenant front à front sur ce sol étroit comme une planche formant pont au-dessus d’un précipice. L’un ou l’autre peut-il reculer ? Peut-il même vouloir reculer ? Le lecteur en jugera. Ce développement a commencé presque simultanément, on ne l’a pas assez remarqué, par la suppression du servage en Russie (1861) et l’abolition du régime féodal au Japon (1867-1868). L’ukase du tsar Alexandre II avait complété l’affranchissement des serfs par des distributions de terres dans la région centrale de la Russie, nommée, sur les cartes : Plateau des Sources ou de Koursk, et par les géologues : Pays ou Continent des Terres Noires (Tchernoziome). Mais l’ignorance, la routine et l’avidité paysannes y sévirent immédiatement. Ce sol vierge fut exploité à blanc. À plusieurs reprises même, la famine apparut. Les tueurs de poule aux œufs d’or essayèrent alors d’aller porter ailleurs les méfaits de leur absurde économie domestique, et pensèrent tout naturellement aux immenses territoires étendus de l’Oural au Plateau Central de l’Asie et à l’Océan Pacifique.

Cette idée n’était pas nouvelle. Depuis 1562, après la défaite du khan tartare Komtchoum par l’hetman Yermak, des bandes d’aventuriers, venus indifféremment de toutes les Russies, s’étaient répandues et fixées, au hasard des rencontres et des préférences, un peu partout en Sibérie, sous des chefs comme Bonza, Postnik, Stradoukhine, Dejneff, Moskvitine, Paiarkoff, Atlassoff, Khabaroff ; si bien que la population moscovite avait augmenté assez rapidement, de 77 000 en 1622, à 230 000 sous le règne de Pierre le Grand, et à près de 776 000 à la fin du règne de Catherine II. Et la transportation pénale n’avait apporté qu’un faible appoint à cet accroissement. Mais le gouvernement des tsars désirait conserver les forces économiques intentionnellement créées par lui. Jusqu’en 1890, il multiplia les mesures coercitives pour