Page:Revue des Deux Mondes - 1904 - tome 20.djvu/87

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bibliothèques des critiques, ils ne peuvent cependant pas se passer de livres. En dehors de leurs œuvres, d’ailleurs, qui ont elles-mêmes une histoire, les artistes ont eu leur vie propre. Le lieu et l’époque de leur naissance, la famille dans laquelle ils ont été élevés, le milieu où ils ont vécu, les conditions mêmes de leur existence sédentaire ou nomade, dissipée ou recueillie, brillante ou misérable, leur caractère, leurs goûts, leurs amitiés, leurs passions, l’idée qu’ils se faisaient de leur art, tout cela est important à savoir pour apprécier leur filiation, leur originalité, leur mérite spécial, les influences qu’ils ont subies, les différences successives de leur manière, les arrêts ou les progrès de leur talent, l’action qu’ils ont eux-mêmes exercée sur leurs contemporains ou leurs successeurs. Mais, si l’utilité de toutes ces informations est incontestable, il faut bien reconnaître que, dans cet ordre de recherches, les ressources dont nous disposons aujourd’hui sont également d’acquisition très récente. Quand on lit la plupart des publications relatives à l’histoire de l’art écrites à la fin du XVIIIe siècle ou au commencement du siècle dernier, on est frappé de tout ce qu’elles contiennent d’erreurs involontaires ou de mensonges gratuits. Les noms des peintres y sont estropiés, les dates fausses ou absentes. En revanche, elles sont remplies d’anecdotes plus ou moins suspectes. C’est à peine si quelques faits positifs y sont mêlés à des inventions plus ou moins romanesques, complaisamment amplifiées ou imaginées de toutes pièces. Les plaisanteries d’un goût douteux, quand elles ne sont pas tout à fait grossières, y abondent et les caractères des artistes y sont dénaturés à plaisir. Rembrandt, ce grand enfant, si imprévoyant, si peu soucieux de ses intérêts, est devenu un type d’avarice consommée ; les maîtresses de Rubens sont innombrables ; Frans Hais et bien d’autres ont été des ivrognes incorrigibles, etc. On se demande comment, avec des vies si dissipées, ces grands artistes ont pu trouver le temps de peindre ; comment de tels excès ont pu se concilier avec la pratique d’un art qui pourtant exige les efforts de l’homme tout entier ?

Ce n’est que depuis une époque assez récente que la publication de documens authentiques a fourni à la critique des informations plus exactes. Mais, avant d’arriver à la connaissance du public, il a fallu que ces documens, jusque-là négligés, fussent réunis et classés dans des dépôts plus facilement accessibles, et que, du fatras des pièces insignifiantes, leur dépouillement fit