Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 25.djvu/118

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vêtues avec cet art démoniaque, alors que les longs sabres si coupans, tenus à deux mains au bout de bras musculeux et courts, décrivaient leurs moulinets en l’air, puis faisaient partout des entailles saignantes, fauchaient ensemble les casques cornus et les figures masquées.

Quel que soit le changement radical survenu de nos jours dans les costumes et les armes, à l’instar d’Europe, un peuple qui, hier encore, a rêvé et confectionné de tels épouvantails, doit garder de la guerre une conception horrible, cruelle et sans merci.


7 février. — Deux mois de Japon déjà, et Nagasaki m’est redevenu familier comme si je n’avais pas cessé d’y vivre. Entre ce séjour et le premier, des liens se nouent de plus en plus, qui jettent parfois comme dans un recul de second plan les quinze années d’intervalle. Mes camarades d’exil se japonisent aussi de jour en jour, sans s’en apercevoir. On s’habitue à l’enserrement de ces montagnes et aux dentelures de leurs cimes ; on ne trouve plus leurs pointes si singulières ni si « japonaises. » On s’habitue à ces bois suspendus alentour, à ces nappes de verdure jetées sur toutes les pentes, depuis le ciel jusqu’à la mer, à tout ce site presque trop joli que les brumes roses des matins de février déforment et compliquent souvent jusqu’à la plus charmante invraisemblance. On circule comme chez soi au milieu de cette ville, parmi cet amas de maisonnettes de bois et de papier, aussi drôles que des jouets d’enfant. On cueille, de-ci de-là, en passant dans les rues, les sourires et les révérences d’une quantité de mousmés qui vous connaissent ; on a des amis et des amies chez tout ce petit monde, à l’abord accueillant et facile, — à l’âme fermée, exclusive, vaniteuse et ennemie.

Et rien encore n’indique le printemps, qui nous fera quitter ce pays pour nous envoyer à la peine, sur les côtes de cette grande Chine funèbre.

J’ai vraiment commis une erreur, il y a quinze ans, en n’épousant pas Mme Renoncule. Chaque jour augmente mon regret de l’avoir ainsi méconnue. Elle-même, si je ne m’abuse, le déplore secrètement, et, aujourd’hui que l’irréparable est accompli entre nous, ne se lasse point de me traiter en gendre, pour maintenir au moins ce lien-là, faute de mieux.

Par ces froides pluies d’hiver, je passe chez elle des heures