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remerciait le chevaleresque ravisseur de ses lettres [1], qu’à cette date elle ne connaissait pas encore. Car leurs relations datèrent de cet acte hardi et désintéressé de Dumas :

Nohant, 7 octobre 1851.

… Puisque vous avez eu la patience de lire ce recueil assez insignifiant par les redites, que je viens de relire moi-même, et qui me semble n’avoir d’intérêt que pour mon propre cœur, vous savez maintenant quelle maternelle tendresse a rempli neuf ans de ma vie. Certes, il n’y a pas là de secret, et j’aurais plutôt à me glorifier qu’à rougir d’avoir soigné et consolé, comme mon enfant, ce noble et inguérissable cœur. Mais le côté secret de cette correspondance, vous le savez maintenant. Il n’est pas bien grave, mais il m’eût été douloureux de le voir commenter et exagérer. On dit tout à ses enfans quand ils ont âge d’homme. Je disais donc alors à mon pauvre ami ce que je dis maintenant à mon fils. Quand ma fille me faisait souffrir par les hauteurs et les aspérités de son caractère d’enfant gâté, je m’en plaignais à celui qui était mon autre moi-même. Ce caractère, qui m’a bien souvent navrée et effrayée, s’est modifié grâce à Dieu et à un peu d’expérience [2]. D’ailleurs, l’esprit inquiet d’une mère s’exagère ces premières manifestations de la force, ces défauts qui sont souvent son propre ouvrage, quand elle a trop aimé ou gâté. De tout cela au bout de quelques années il n’est plus sérieusement question. Mais ces révélations familières peuvent prendre de l’importance à de certains yeux malveillans ; et j’aurais bien souffert d’ouvrir à tout le monde ce livre mystérieux de ma vie intime, à la page où est écrit tant de fois, avec des sourires mêlés de larmes, le nom de ma fille.

Pour rien au monde, cependant, je ne vous aurais demandé de me renvoyer la copie que vous aviez commencé à faire. Je savais que vous me la renverriez ou que vous la brûleriez aussitôt que vous auriez compris le motif de mes inquiétudes. Je ne veux pas non plus vous demander de ne rien conserver dans votre esprit de ce qui a rapport à elle. Elle ne le mérite plus, et, si vous vous en souveniez d’ailleurs, vous vous diriez : « C’est le secret d’une mère que j’ai surpris par hasard ; c’est bien autrement sacré qu’un secret de femme. Je l’ensevelirai dans mon cœur comme dans un sanctuaire. » Je vous remercie de ce sentiment qui est en vous et dont vous me donnez une si touchante preuve…

  1. Ces lettres, que la sœur de Chopin rapportait en Pologne à la mort de son frère, furent arrêtées à la frontière pour être examinées. Dumas, arrêté lui-même au même point faute de passeport, trouva chez le chef du poste de police de la station le précieux dépôt. Sa curiosité fut éveillée ; le chef lui permit de la satisfaire. Il dévora la correspondance en une nuit ; le lendemain, il essaya de persuader au dépositaire de lui confier cette correspondance pour la rendre à son vrai propriétaire, savoir l’auteur. Le chef n’entendit pas de cette oreille, et, mis en défiance, pria Dumas de lui rendre le paquet. Celui-ci demanda encore 24 heures, qui lui furent accordées ; il en profita pour s’échapper audacieusement avec les lettres, et courut d’une traite jusqu’à Paris, d’où il écrivit à George Sand.
  2. En 1851, comme on le verra ci-après, le rapprochement entre la mère et la fille était complet.