Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/248

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Nous allons souvent demander à des documens douteux et lointains des explications sur les choses antiques, quand il suffirait de regarder autour de nous pour en avoir l’intelligence. C’est bien le moins que, lorsqu’il s’agit d’étudier les révolutions d’autrefois, l’expérience que nous avons faite, pendant plus d’un siècle, des mouvemens populaires, des conspirations, des coups d’État, nous serve à quelque chose : nous en avons assez souffert pour avoir le droit d’en profiter. Je crois donc que ces souvenirs nous feront mieux comprendre ce qui s’est passé à Rome dans les dernières années du VIIe siècle de la république[1].


I

Les faits sont connus : ils nous ont été transmis par deux grands écrivains, Cicéron et Salluste, qui étaient parfaitement en mesure d’être bien renseignés. Nous avons de plus l’avantage que ces deux témoins n’appartiennent pas au même parti politique et qu’on peut les contrôler l’un par l’autre.

Cicéron d’abord. — C’est le rôle qu’il a joué dans la conjuration qui en a fait la popularité. Les hommes de lettres devaient être particulièrement flattés qu’un des leurs eût gouverné glorieusement son pays, et que, sans armée, sans soldats, par sa parole, il l’eût tiré d’un très grand danger. C’était une réponse victorieuse aux dédains qu’affectent pour eux les hommes d’action, les politiques de métier, les gens de guerre. Voltaire, qui trouvait que ce grand souvenir honorait singulièrement toute la corporation, en avait fait une tragédie : Rome sauvée, qu’il a jouée plusieurs fois lui-même, soit sur son théâtre particulier, soit à Sceaux, chez la Duchesse du Maine, soit à Berlin, chez Frédéric II. Il y représentait, avec un très grand succès, le personnage de Cicéron, et Condorcet, qui l’y avait vu, disait, trente ans plus tard : « Ceux qui ont assisté à ce spectacle n’ont pas oublié le moment où l’auteur de Rome sauvée s’écriait :


Romains, j’aime la gloire et ne veux point m’en taire,


avec une vérité si frappante qu’on ne savait si ce noble aveu

  1. Pour la chronologie, dans tout le cours de ce travail, je suivrai ce qu’on appelle l’Ère Varronienne, qui part de la fondation de Rome, qu’elle place en 754 avant Jésus-Christ. Cicéron fut consul de Rome en 691, c’est-à-dire 63 ans avant notre ère.