Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/459

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une digue… » L’auteur sait tout à la fois nous mettre sous les yeux ces images précises et ce je ne sais quoi que le poète appelait l’âme du combat, et par où nous sommes avertis que la partie va se gagner ou se perdre.

L’épopée jaillit d’elle-même du récit des faits et achève de donner à la narration historique son caractère de vérité. Des tournures de phrase interviennent qui rappellent notre vieux Froissart. « C’est pitié de voir les Anglais enfoncer et traverser ces belles divisions comme de misérables troupeaux. Ivres de carnage, s’animant tour à tour, ils percent et taillent joyeusement dans le tas. » Ailleurs c’est un épisode qu’on dirait sorti d’une de nos chansons de geste, à moins que ce ne fût de quelque Iliade : « Pendant cet intervalle un cuirassier se détacha de son régiment qui se reformait à la Belle-Alliance et, prenant le galop, descendit derechef la grande route. On le vit traverser toute cette vallée mortuaire où lui seul était vivant. Les Allemands postés à la Haye-Sainte crurent que c’était un déserteur : ils s’abstinrent de tirer. Arrivé tout contre le verger, au pied de la haie, il roidit son corps de géant droit sur les étriers, leva son sabre et cria : Vive l’Empereur ! Puis, au milieu d’une gerbe de balles, il rentra dans les lignes françaises, en quelques foulées de son vigoureux cheval. » Et c’est, jusqu’aux approches de la déroute finale, cet enthousiasme, cette ardeur de dévouement, ce mépris du danger et de la souffrance dans l’unique pensée de la défense commune. « Des blessés se redressaient pour acclamer au passage les colonnes en marche. Un soldat à trois chevrons, un vieux de Marengo, assis, les jambes broyées par un boulet, contre un remblai de la route, répétait d’une voix haute et ferme : Ce n’est rien, camarades. En avant et vive l’Empereur ! » De tels traits qu’un poète n’inventerait pas, que l’historien emprunte aux dépositions de témoins, illuminent le récit de la défaite et célèbrent l’éternel Gloria victis !

Quel est donc le jugement que porte sur la conduite de la bataille le dernier historien de Waterloo ? Il est curieux à retenir, et singulièrement instructif. Se livrant à une « critique » très serrée des opérations, M. Houssaye réduit à néant les accusations portées contre Napoléon d’avoir manqué de vigueur intellectuelle ou physique. Il n’a jamais eu l’esprit plus lucide, il n’a jamais été davantage en possession de sa maîtrise de la guerre. Sur quatre-vingt-seize heures, cet homme que l’on a représenté comme déprimé par la maladie, prit à peine vingt heures de repos, et resta en selle trente-sept. Est-ce que ses auxiliaires étaient très inférieurs à ceux qui jadis l’avaient aidé