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mœurs qu’il y eut dans Caritena sont assorties à ma nature et si l’on m’invite ce soir, me voilà digne de la fête.

Une jeune Gasmule s’avance d’une allure bondissante. Chaque pensée qui se soulève dans son âme l’arrache du sol, et vraiment elle s’envolerait si un goût joyeux de la vie ne la ramenait vers des biens terrestres qu’elle ne peut pas délaisser. Elle reçoit de ces lieux mille influences de jeunesse et de plaisir que ses ancêtres indigènes avaient divinisées. Quand elle pénètre dans la vie des princes francs, ses demi-frères, c’est un jeune oiseau cruel dont la présence fait taire les humbles bosquets chanteurs. Elle est tantôt une enfant, alanguie, les pieds joints, tantôt une prophétesse aux cheveux épars. Son regard, l’éclat de ses joues, l’harmonie de son corps, son épaule nue, les approches de son secret exigent-ils que l’on meure ? Les Francs aventureux ont fondu à cette flamme…

Aujourd’hui les Gasmules ont déserté l’ogive croulante où notre évocation les ramène. Elles sont mortes, les voix qui firent dans les burgs dorés la musique de l’amour : voix ardentes, chantantes, ineffables, qui se vantaient et se plaignaient et qui firent souffrir, regards chastes dans le délire et mouvemens si purs dans l’extrême impatience du plaisir… Je ne regrette pas le troupeau délicat des Gasmules, dont je cherche sous Caritène le cimetière. Chaque génération porte avec elle tout ce qu’il lui faut pour souffrir : nous avons nos vivantes.


XXII. — JOURNÉES DE MULET DANS LE PÉLOPONÈSE


J’ai fait deux longs jours de mulet depuis les ruines de Phigalie, qu’on nomme encore Bassae, jusqu’aux fouilles d’Olympie. Quelle misère ! Quelle splendeur ! Quelle divine vie primitive ! Nous suivions les mêmes sentiers et le même régime frugal, dont s’accommodèrent d’âge en âge les gens de ce fameux pays. Les images de cette course se sont dissipées aussi vite que les cris gutturaux de l’agoyate qui, derrière ma bête, criait : « Hourri... oxo… » Mais il me reste de ce petit effort animal la sensation d’un bain, d’une plongée dans la plus vieille civilisation.

Pour la visite du temple d’Apollon secourable à Bassae, le mieux est de dormir dans le village d’Andrissena, dont les approches, quand j’y vins par les pentes du Lycée, me rappelèrent les environs de la Bourboule en Auvergne : vaste paysage rond