Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/201

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passion ou d’un élan d’enthousiasme, mais elle reprenait vite son empire sur elle-même. Elle eut, dans sa jeunesse, ce qu’on a appelé une passion, ce qui fut plutôt une amourette, à en juger par la manière dont elle en parle dans son Journal. Ce qu’on sait maintenant de ce court épisode de sa vie jette même un singulier jour sur son caractère.

Sophie avait quinze ans lorsqu’elle s’enflamma pour Louis Kœchel, précepteur des enfans du comte Grunne, qui était aide de camp de l’archiduc Charles. Kœchel était un homme instruit et un esprit original, botaniste distingué, en même temps que grand connaisseur en musique. Il avait donné à plusieurs reprises des marques d’attention à Sophie, et elle s’y était montrée sensible. Un jour, après une soirée passée au théâtre, elle écrit : « J’étais persuadée que Kœchel viendrait dans notre loge, et il vint en effet à la fin de la première pièce, une comédie insignifiante. Il était si gai, si aimable, qu’il m’en resta une impression agréable pour toute la soirée. A lu sortie, comme nous regagnions notre voiture, il marcha à côté de moi et fut si animé que je lui demandai ce qui lui était arrivé d’heureux. « Que peut-il m’arriver de plus heureux, dit-il, que d’avoir passé une soirée en votre société ? » Ma mère m’appela : il s’inclina, avec une telle expression de joie sur sa figure, que je restai quelques instans à le regarder avant de pouvoir lui répondre. » Elle a cependant des doutes qui la tourmentent. Est-ce bien à elle, ou n’est-ce pas plutôt à sa sœur aînée que vont les préférences de Kœchel ? « Si j’étais seulement sûre qu’il m’aime, que je lui suis chère ! Il est vrai qu’il m’a quelquefois serré la main, qu’il m’a lancé des regards passionnés, mais il ne s’est jamais expliqué. O ciel ! donne-moi un signe qu’il m’aime, que je puis espérer ; sinon, fais-moi savoir le contraire, et je me détacherai coûte que coûte, j’entrerai en lutte avec mon cœur, et dans cette lutte je triompherai, je sens que j’en ai la force. » Ce qu’elle craint le plus, c’est d’être méconnue, ou négligée, ou même quittée. Kœchel, dans une lettre intime qui est communiquée à Sophie, l’appelle un jour, d’un mot français, « la jolie maligne, » un mot qui pouvait être un compliment, et dans lequel elle voit une injure. « Me prend-il pour une poupée, écrit-elle, pour un jouet, l’amusement d’un instant ?… Malheur à la pauvre femme qui a pu s’attacher à un bonhomme de neige comme lui, qui a pu croire qu’un convive de pierre au festin de la vie pouvait éprouver un