Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/298

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mauvaise voiture, des chevaux fourbus. Que lui importe, n’est-elle pas indifférente à ce qui la concerne seule ? Sur la route, des arrêts fréquens et longs : un régiment [en marche, ou un convoi de blessés. Arrivée à Brescia, elle descendit aux premières maisons. Là, des ambulances sur les places, sous les voûtes, partout la douleur, des plaintes, des appels, des cris ; dans l’ombre des portes, des blessés, des mourans. Saisie d’une compassion profonde, notre mère passait, disait un mot de consolation aux uns, pour les autres une prière. Ils étaient nombreux, la plupart jeunes. — Si je n’avais pas su, — m’écrit-elle, — votre frère sauvé et à l’abri, je l’aurais cherché là. Mais je souffrais pour les mères, les femmes, les sœurs de ceux qui languissaient ainsi ou mouraient isolés. L’air était lourd, le soleil d’orage doublait la fièvre, hâtait le trépas. Oh ! la guerre, mes enfans, c’est épouvantable !

Vers midi, ma mère atteignit le palais Rossi. A cette heure de sieste, la maison était close ; il lui semblait que les pierres la repoussaient, car on tardait à lui ouvrir. Enfin introduite, elle fait prévenir mon père et attend… A la porte de sa chambre, une pancarte était suspendue, quelques lignes en italien y étaient écrites. Son attention ne s’y fixe pas. « Je ne pensais, écrit-elle, qu’à votre père, séparé de moi seulement par une cloison. Lorsque j’entrai, il dit ou plutôt il murmura : « Ma femme. » Je ne saisis qu’un son faible. Était-ce bien lui ? Défiguré, amoindri… Combien il était changé et qu’il a dû souffrir sans nous le dire ! Je compris seulement alors la délicatesse de son cœur où il trouvait l’énergie de ne pas ajouter ce qu’il supportait à ce que nous éprouvions.

Ma fille, je n’en puis plus. Je sens à présent la fatigue du voyage. Demain, je te parlerai de ton frère que je fais chercher et prévenir ; il doit être dans une ambulance des environs, mais je le veux ici.


J’étais néanmoins dans une sorte d’apaisement réparateur. Malgré la tristesse que ma mère avait ressentie en voyant mon père, j’étais tranquille de les savoir ensemble. Je goûtais une émotion toute nouvelle comme si je remontais les pentes d’un obscur abîme pour contempler la lumière. Je ne m’étais pas demandé tout d’abord comment et par qui m’était parvenue la nouvelle heureuse d’une simple blessure reçue par mon frère aîné. J’avais cru, parce que je voulais croire. Le désarroi qui suit une campagne, un renseignement inexact, — voilà