Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/398

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


tendresse d’un Michelet, il est heureux de s’attarder en un long tête-à-tête avec la démocratie vraiment chrétienne des âges vraiment chrétiens ; à travers le moyen âge, c’est elle qu’il cherche et qu’il trouve, c’est elle qu’il écoute et qu’il fait parler.

Dans Arlon, son berceau, un calvaire se dresse sur le marché : ce calvaire, auprès duquel prêcha saint Bernard, fut au XIIe siècle l’emblème et le palladium des libertés communales [1]. Liège, sa ville d’adoption, fut, sous l’hégémonie des princes-évêques, « une des nations les plus libres de l’Europe [2] ; » Liège, de l’aveu de Mirabeau, jouissait déjà de toutes les libertés pour lesquelles Mirabeau fit en France la Révolution. Entre ces deux villes, plus près d’Arlon que de Liège, les vallées de la Semois et de la Chiers, tout le long du moyen âge et presque jusqu’à nos jours, furent comme un champ d’expériences où régnait et prospérait la démocratie chrétienne. Il y avait là soixante-dix villages où la loi de Beaumont était en vigueur : ils formaient comme une vaste famille dont les membres se sentaient unis par des liens de fraternité ; la Pentecôte était le jour de vote, où chaque village élisait ses magistrats. M. Godefroid Kurth suit dans leurs églises ces paysans d’autrefois ; il s’édifie de leur « mystérieux colloque avec l’Esprit du Seigneur ; » il sent autour d’eux, « présent et invisible, cet élément divin qui est au fond de toute législation humaine et qui ne s’en laisse pas expulser impunément ; » et puis, dépouillant leurs votes, il introduit dans le sanctuaire le nouveau mayeur et enregistre, au nom de l’histoire, le serment prêté devant l’Eucharistie par cet élu du peuple et du Christ [3].

« Un arrière-neveu de ces pauvres manans peut rappeler avec quelque fierté ces souvenirs patriotiques, et il est beau pour un chrétien de voir l’Eglise catholique recevant sous son patronage et entourant de son prestige la liberté des classes populaires [4]. » Dans ces lignes, qui datent de 1881, M. Kurth s’est exprimé tout entier : elles montrent comment, chez lui, les souvenirs personnels, les impressions érudites, l’enthousiasme religieux, mûrissaient une certaine conception du problème

  1. Deutsch-Belgien, II, 1900, p. 91.
  2. Kurth, Catalogue de l’exposition de l’art ancien au pays de Liège, introduction historique, p. X et XXV (Liège, Bénard, 1905).
  3. Kurth, La loi de Beaumont en Belgique, Étude sur le renouvellement annuel des justices locales, p. 1, 12, 25, 26, 29 (Bruxelles, Hayez, 1881).
  4. Kurth, Ibid., p. 29.